La loi du marché (2015) de Stéphane Brizé

Le sixième long métrage de Stéphane Brizé (dont il est aussi le scénariste) – le troisième avec Vincent Lindon dans le rôle-titre – reste une œuvre d’un réalisme bluffant, magistralement mise en scène, et portée par un acteur au sommet de son art. Dire de La loi du marché qu’il s’agit d’une œuvre s’inscrivant uniquement dans la mouvance film « naturaliste à la française » (cf. la critique de La tête haute d’Emmanuelle Bercot), serait atténuer la dimension proprement réaliste du film. Ce fameux «réalisme ontologique», cheval de bataille d’un certain André Bazin (Qu’est-ce que le cinéma ?), dont l’influence (positive ou négative) ne cesse de franchir les époques et les âges, s’avère néanmoins être une constante dans le cinéma dit « social ». Il semble évident que Brizé cherche à capter cette essence, cette vérité du réel qui, à l’instar du fameux « naturalisme à la française », s’émancipe (partiellement) des questions d’esthétisme et de style. En effet, Brizé, et son chef opérateur, Éric Dumont (qui vient du documentaire) favorisent les longs plans-séquences (les mouvements de caméra ne servant qu’à accompagner son acteur), une courte profondeur de champ, et un cadrage serré permanent sur les comédiens (préférence de profil), laissant ainsi de côté l’aspect rhétorique du montage (Bazin parlait alors de « montage interdit »). Par ses choix de mises en scènes proches, par instants, d’un « néo-réalisme italien » (Rossellini et De Sica) – on notera également la présence (excellente) d’acteurs non professionnels – Brizé s’attache, sans « sur-dramatisation » (c’était le principal défaut à mon avis de La tête haute de Bercot présenté à Cannes cette même année), à nous fondre pleinement dans la vie, et dans le parcours presque « normal » (et non cette fois « atypique » comme dans La tête haute) de Thierry : un homme de 50 ans qui, après avoir longtemps été au chômage, retrouve un travail comme agent de sécurité dans un supermarché. Rien dans La loi du marché (celle du monde du travail ou bien celle des règles prescrites par le supermarché) ne cherche à créer un excédent d’émotions, par une forme de pathétisme ou de misérabilisme, qui ferait « tirer la larme à l’œil » d’un spectateur entièrement acquis à la cause du personnage principal. En évitant les situations dramatiques lourdingues, les non-dits pesants, et les attitudes moralisatrices autour de son personnage, Brizé s’en tient à l’essentiel, décrivant un monde à l’humanité déchirante, souvent cruelle (licenciement forcé), parfois tragique (suicide suite à un licenciement), mais qui, par son imprévisibilité, lui confère une beauté inestimable et un pouvoir inégalable, celui de croire, encore et toujours, en l’être humain (le fils de Thierry). Son fils a beau être une personne handicapée (on aurait pu craindre le pire en matière de surenchère dramatique), il reste complètement intégré à la société (il prépare son entrée dans un IUT) et n’est, en aucun cas, utilisé comme un « véhicule » larmoyant par la narration. A l’inverse, il est une source de chaleur permanente pour une famille qui reste extrêmement unie face à l’adversité, et l’incertitude financière (il y a d’ailleurs cette scène magnifique de dignité humaine où Lindon refuse de négocier son mobil home à bas prix). Le « seul » problème majeur de cette famille presque ordinaire, reste donc celui du manque d’argent (pour payer les «factures »). Un problème éminemment universel qui, traité par Brizé, avec beaucoup d’intelligence et de subtilité, ne devient jamais une source de tension, voire même de conflit, au sein du couple ou de la famille. Le réalisateur nous épargne ainsi les scènes «clichés» habituelles, et préfère s’intéresser aux démarches administratives qui restent, quant à elles, beaucoup plus pertinentes dans le cas d’une représentation réaliste des « réalités » sociales d’aujourd’hui : on a droit à l’entretien d’embauche, embarrassant, par Skype, au rendez-vous pôle emploi, au rendez-vous avec le conseiller financier et aux sempiternelles demandes de crédit.

Quant à l’immense Vincent Lindon, grand habitué de ce type de rôle (Welcome, Ma petite entreprise, La crise…), il rayonne littéralement tout au long du film. Son regard fuyant et son timbre de voix singulier magnifient, tout simplement, un personnage déjà grandiose. On ne peut dès lors qu’être saisi devant tant d’authenticité et d’expressions humaines : la séquence où d’autres personnes jugent son entretien d’embauche fictif est, par ailleurs, un modèle d’expressivité, et de maîtrise corporelle, où le cinéaste s’en tient exclusivement à filmer, en plan serré évidemment, son acteur pendant que les critiques fusent à son égard.

Au-delà de l’excellente direction d’acteurs, Brizé dépeint un homme à la fois digne et honnête, mais qui, fatigué de se battre contre les « institutions » (il a assez lutté et manifesté contre son ancien travail), et dans le besoin d’argent (mais pas dans la mendicité, c’est important), finit par accepter le premier travail qu’on lui offre, même si celui-ci implique de dénoncer les gens. Malgré la cruauté que requiert ce nouveau travail, Thierry s’exécute et espionne les caissières du supermarché par les caméras de surveillance, dont le filmage s’inspire en permanence. Il participe donc activement à une autre facette, bien triste, de la loi du marché : le gérant doit rapidement licencier quelques employés, car il n’y a pas eu assez de départs à la retraite ! Un véritable conflit moral s’installe alors chez Thierry qui, à l’évidence, ne peut quitter son nouvel emploi (il vient de faire un crédit), mais ne peut, encore moins, supporter les différentes humiliations auxquelles il est quotidiennement confronté. Brizé capte, avec une puissance évocatrice redoutable, l’essence même de ce libéralisme anxiogène, terriblement humiliant pour ses nombreuses victimes.

Si le film se termine par l’agacement contenu de Thierry devant autant de cruauté et de lâcheté humaine – il préfère finalement déserter son lieu de travail, plutôt que de rester devant « l’exécution » programmée d’un nouvel employé – néanmoins, Brizé laisse planer le doute sur la fuite (morale) de son héros : est-ce un acte délibérément rebelle et donc irrémédiable (il quitte définitivement son travail et retourne sur le marché du travail) ? Ou bien, seulement un acte d’impuissance et finalement d’acceptation (il reprendra peut-être ses esprits et reviendra le lendemain) ? Sans donner de réponse nette et précise, Brizé use d’une soudaine distance formelle (cf. le magnifique travelling arrière du dernier plan) vis-à-vis de son protagoniste, s’écartant partiellement, pour ainsi dire, de cette « échappée belle », qui, quelle que soit sa valeur morale, déclenche néanmoins une multitude d’incertitudes concernant son futur.

Pour tous les admirateurs de grands films français marqués du sceau « réalisme social » (de Jean Renoir à Maurice Pialat), La loi du marché dégage une telle dimension humaine (les acteurs non professionnels jouent leur propre rôle dans la vie), pleine de vitalité (les scènes de vie de famille) et d’âpreté (les scènes d’humiliation), qu’il semble impensable de ne pas être captivé (et ému) par une vision, si juste et si singulière, du monde contemporain. La caméra de Brizé ne cherche jamais à « exalter » une soi-disant représentation de la réalité, mais bien au contraire, la soumet à une représentation la plus authentique possible (par des plans-séquences et peu de montages) dans le but d’y révéler la « vérité intime du réel » (Bazin). C’est par ce réalisme sans concession, ni finalité proprement artistique, que l’approche « réaliste » de Brizé fonctionne à merveille, et surpasse, nettement d’ailleurs, tout un pan lyophilisé de la production hexagonale.

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