La maison rouge et la collection d’art brut de Bruno Decharme

Dès le mois d’octobre et jusqu’au dimanche 18 janvier, les murs de la Maison Rouge de Paris ont accueilli la collection d’art brut du cinéaste français Bruno Decharme. Plus de 3500 pièces ont été exposées dans toute la fondation, l’œuvre de 300 artistes s’entassant de manière à laisser peu d’espace aux nombreux visiteurs de l’exposition, affamés d’une création différente (des autres). Je me suis rendue, avant la fermeture, à la fondation, la Maison Rouge de Paris. Une queue énorme s’était formée à l’entrée du bâtiment, elle était visible bien avant d’arriver sur place. Au fil de certains témoignages que j’ai pu recueillir, j’ai découvert que pour plusieurs visiteurs, c’était la deuxième ou même la troisième fois qu’ils se rendaient à l’exposition, confirmant ainsi son succès. Événement incontournable pour notre agenda culturel, la collection de Decharme inspire, et met en valeur, un type d’art différent et toujours marginal : l’art brut.

Jean Dubuffet a été le premier à s’intéresser à l’art brut, démarche qui n’a guère une esthétique prédéterminée quelconque ou un parcours bien défini. Par cela, on entend que l’art brut n’a pas de chef de file, de genèse ou de fin, il a toujours existé et est encore en vie. Pour trouver ses origines il nous faut aller loin dans le temps. Avant que le terme apparaisse et soit utilisé par Dubuffet, l’art brut existait déjà. Peut-on qualifier l’art des grottes de Lascaux d’art brut ? Comment définir l’indéfinissable ? Les caractéristiques les plus attrayantes de cet art sont sa liberté dans les formes, et la variété des supports, techniques et matériaux utilisés. L’exposition à la Maison Rouge mettait bien en avant ce caractère libérateur de la création artistique par le biais du parcours imposé. Les œuvres des artistes étaient exposées dans 12 salles et portaient des titres tels que « À l’origine le chaos », « Jeux avec le langage », « Aux royaumes des chimères », « Cartographies mentales », « Sang et fureur » ou bien « Anarchitectures », tous se combinant bien avec les démarches des artistes.

L’éclectisme régnait dans la fondation, mais quelques recours stylistiques sont constamment revenus et, parmi les traits récurrents, la minutie obsessionnelle s’est fait remarquer. Des oeuvres faites avec un zèle extrême, tel que celui de Peter Kapeller, avec des motifs répétitifs, comme chez l’artiste japonais Kunizo Matsumoto ou chez Marco Raugei, montrent parfois l’état d’esprit des artistes exposés. En effet, beaucoup des œuvres, telles que celles de Zdenek Kosek, artiste tchèque qui sauve le monde d’une hécatombe climatique à travers ses schémas imaginaires, dévoilent des personnalités qui, sous l’emprise de la folie, subliment les émotions au travers de leurs œuvres. Par ailleurs, la couleur et les formes rendent compte de la nature extrêmement psychique et spirituelle des travaux accrochés ; des artistes comme Adolf Wölfi, Janko Domsic ou encore Carlo Zinelli nous permettent de nous aventurer dans des mondes parallèles qui échappent à la norme et aux conventions sociales, qui rejettent l’ordre imposé et qui fabriquent les leurs. Bien que la folie des artistes soit suggérée, ce n’est pas ce qui définit l’art brut. C’est l’accès à l’imaginaire et l’esprit libérateur qui dictent les démarches des artistes bruts, le côté viscéral est prisé plus que la démarche intellectuelle.

Créer pour sauver le monde, créer pour se guérir, créer pour s’oublier, l’art brut démontre que pour être artiste il n’est pas nécessaire d’avoir une formation ou un talent accablant, mais un désir de partager ce qui est enfoui au fond de nous mêmes.

Les concepts de génie et d’artiste maudit sont supprimés, avec l’art brut toute création humaine est potentiellement artistique, toute personne peut créer un langage propre capable de communiquer avec les autres. La collection de Bruno Decharme met l’accent sur l’imaginaire, pensé par chaque artiste exposé, l’art est ici un médium entre la pensée des artistes, et les spectateurs qui s’émerveillent devant les œuvres. Chacun laisse une part de lui même dans ses créations pour la partager avec le public ,de manière à instaurer un dialogue entre lui et le monde qui l’entoure. Se dérober et tenter de s’expliquer, l’art brut sert comme sérum à tout celui qui est incompris et veut s’exprimer.

Crédits photo

Les commentaires sont fermés.