La Matrice – Projet des chambres par l’artiste Isabelle Roy

Le mois dernier, l’équipe d’Art/ctualité s’est rendue à la Maison Rouge pour parler de l’exposition sur la collection d’art brut de Bruno Decharme. Au sous-sol de la fondation, une performance a eu lieu, en parallèle avec l’exposition. Il s’agissait d’une des quatre chambres conçues par l’artiste Isabelle Roy, pour un projet aussi ambitieux que fascinant. Curieux et avides de découvrir la suite, nous sommes allés au musée Singer-Polignac, institution qui abrite la chambre : La Matrice. L’exposition, le musée et la collection Sainte-Anne bénéficient du soutien du Centre d’Étude de l’Expression.

La Matrice fait partie d’un projet de quatre chambres, espaces construits et aménagés par Isabelle Roy. La Matrice est le premier volet de ce projet ; néanmoins celle qui se trouve au musée Singer-Polignac en ce moment est différente, elle a été modifiée. Tout comme le célèbre poème de Paul Verlaine, Mon rêve familier : « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». En essence la chambre reste immuable, or quelque chose s’est produit, les objets ont été changés de place, de même que le décor. En ce sens on peut affirmer que la chambre fonctionne comme un miroir de notre existence, on a beau changer, grandir et « évoluer » mais, aux tréfonds de notre âme demeure notre enfant intérieur. L’antinomie inhérente à la chambre nous sert de miroir, d’où l’importance de la couleur blanche, couleur neutre par excellence.

Nous sommes des êtres humains instables, notre passage sur terre est conditionné, mais notre égo nous le fait oublier ; leçon qu’on peut tirer de La Matrice, cette œuvre est en quelque sorte un aide-mémoire. L’éternel et l’éphémère se rejoignent dans l’espace créé par Isabelle Roy, les mythes de la genèse trouvent un écho dans les parois du monde qu’elle invente, l’impermanence ressort comme valeur fondatrice de notre existence.

L’univers de la chambre nous enveloppe entièrement, on se perd dans la Matrice, notre existence s’efface complétement devant l’espace d’Isabelle Roy. Lorsqu’on a parlé avec elle à propos de ce projet, un des points sur lequel elle a le plus insisté, fut l’importance des textures et des tissus dans son travail, la peau tient une grande place pour elle. Enveloppe où demeure notre âme, cette partie du corps fort négligée parfois, représente notre première approche avec autrui, c’est à travers la peau qu’on entre en contact avec les autres et le monde. Le psychologue Didier Anzier explique dans son ouvrage « Le moi peau » que la « construction du Moi se fait par étayage sur la peau », de cette manière corporéité et psychisme se retrouvent sur la surface de l’être humain. Le corps est l’organe par lequel on fait l’expérience du monde : cette philosophie, proche de la phénoménologie de Merleau-Ponty, semble être partagée par Roy.

Par ailleurs, c’est une œuvre qu’il faut regarder à plusieurs reprises, les détails se cachent partout dans la pièce, pour bien la saisir et la comprendre il faut la voir d’un œil avide et observateur. Il faut se laisser emporter par le rythme de cette dernière, dicté par l’apparat sonore, les vidéos et le décor. La chambre a son propre souffle, elle existe seule et de manière individuelle, et nous fait suivre son propre mouvement. On entre dans un état de transe, le premier sentiment, celui décrit par Freud comme « inquiétante étrangeté » se transforme en calme et légèreté, après en avoir fait l’expérience, on sort bouleversés, transformés.

En parallèle avec le projet d’Isabelle Roy, le musée Singer-Polignac nous dévoile une partie de sa collection qui est en étroite relation avec le travail de l’artiste suisse. Tout comme à la Maison Rouge, le musée Singer-Polignac met en valeur des artistes qui ont subi une crise nerveuse à un moment donné de leur vie, et qui ont trouvé dans l’art une échappatoire, une manière de sublimer leurs émotions ou leur manque. Parmi ces artistes, on retrouve l’œuvre de René Héroult, patient qui faisait partie d’un atelier de peinture et qui accordait une grande importance aux couleurs et à l’espace de la toile ; on peut retrouver cela chez Isabelle Roy. Tous deux veulent créer un endroit où l’imaginaire garde sa place dans le monde, ou la réalité n’entre pas en conflit avec les rêves. D’autres œuvres comme celles de Maurice Blin, français dont on peut retenir son tableau Baiser de Saturne à la Terre, ou encore l’œuvre d’André Le Hien, imprégnée de couleurs et de formes « archaïques », entrent en relation avec La Matrice. En regardant le travail de Roy et des artistes exposés dans la pièce contiguë, il nous est impossible d’affirmer si l’un ou l’autre est « sain ». Une des beautés de l’art c’est qu’il a la capacité de montrer le meilleur de l’homme et nous aide à communiquer autrement.

Le Musée Singer-Polignac met en valeur un art « brut », un art qui ne se proclame pas en tant que tel mais qui le devient par la suite, par son esthétisme et les valeurs qui se cachent derrière les œuvres. Leur quête, leur objectif est de montrer des créations qui servent d’intermédiaires entre les patients des hôpitaux psychiatriques et leurs docteurs. L’art est une forme de communication, une manière de se vider, et de sublimer nos troubles. Ce n’est pas un moyen à proprement parler mais une fin en soi, une manière de transposer ce qu’on ne peut pas exprimer par les mots ou par la gestuelle humaine. Les œuvres du musée, ainsi que La Matrice d’Isabelle Roy communiquent, et mettent à nu différents types de pensées, elles nous permettent de connaître un individu à travers le travail.

Si vous êtes férus d’art brut et cherchez des nouveaux endroits à Paris, allez au Musée Singer-Polignac découvrir le projet que l’artiste Isabelle Roy propose, ainsi qu’une partie de la collection de l’hôpital Saint-Anne.

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