La rage au ventre (2015) d’Antoine Fuqua

Après l’efficace Equalizer (2014) – « vigilante movie » avec l’acteur Denzel Washington – Antoine Fuqua s’attaque à un autre genre traditionnel du cinéma américain, et toujours très prisé par la machine hollywoodienne, celui du « film de boxe ». Si on reconnaît les atouts cinématographiques de la boxe en tant que sport à l’efficacité dramatique intacte (Ascension, Chute, Rédemption), avec son fameux ring et ses nombreux duels homériques, le « film de boxe » a livré, et continue de le faire, des œuvres singulières dont les performances d’acteurs sont souvent remarquables : Robert De Niro dans Raging Bull (1980), Sylvester Stallone dans Rocky (1976), Hilary Swank dans Million Dollar Baby (2004), Will Smith dans Ali (2001)… Qu’il soit abordé sous la forme prestigieuse du drame, comme chez un David O. Russell (Fighter), ou un Ron Howard (De l’ombre à la lumière), ou bien, sous une forme plus légère, à l’image de certaines séries B d’action façon Walter Hill (Un seul deviendra invincible), sans oublier également les formes plus ingrates de la comédie potache (Match Retour), voire enfantine (Real Steel), le « film de boxe » incarne une certaine idée de la réussite américaine : semée d’embûches (destinée tragique), méritante (des sacrifices) et partagée (famille et amis). Sorte de « tremplin magique » pour les plus défavorisés, les valeurs disons « nobles » de la boxe (sens du sacrifice, respect des règles, dépassement de soi) perpétuent évidemment la tradition du « self made man », et l’image d’une Amérique où tout est encore possible. Cependant, une seconde notion, toute aussi importante, s’immisce dans le processus de la success-story à l’américaine : la Rédemption. Ce concept de «seconde chance» est devenu en quelque sorte la quintessence de l’idéologie moralisatrice états-unienne : il faut apprendre de ses erreurs et de ses échecs, afin de ne pas les répéter, et de toujours avancer dans la bonne direction. Mais laquelle ?

« Fer de lance » de l’idéologie américaine, le cinéma mainstream (classique et contemporain) n’a de cesse de nous rappeler le statut quasi divin de son pays : « pourquoi tombons-nous, c’est pour mieux apprendre à nous relever », Batman Begins (2005) ; « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités », Spider Man (2002). Le philosophe, André Glucksmann, a d’ailleurs remarqué, avec beaucoup d’humour, que « dès l’origine, l’Amérique, protestante et capitaliste, a manqué son épopée pour avoir su trop bien chanter Dieu et parler affaires ». Un pays, qui cherche avant tout à promouvoir son « Dieu » (ses idées, ses valeurs) et à rester au « Top » (économiquement, politiquement…) en utilisant la toute-puissance évocatrice de ses images (la grande force d’Hollywood est de toujours recycler les mêmes artifices visuels et thématiques), finit forcément par se caricaturer lui-même. Les raisons ? L’année 2015 ne ressemble évidemment pas à celle de 1976 (l’année de sortie de Rocky par exemple). Le film ne sera donc pas perçu de la même manière car, outre le fait des qualités intrinsèques de mise en scène liées au travail de l’auteur, la société américaine a énormément changé en l’espace de quarante ans. Aujourd’hui, il paraît presque grotesque, voire anachronique, de « trop bien chanter Dieu et parler affaires » dans le monde contemporain (crise économique, terrorismes…). Maladroitement, Hollywood tente de combiner dans sa propagande idéologique son concept d’anti-culpabilité (tout le monde fait des erreurs, surtout les américains visiblement), avec celui de « self made man » (il faut prendre des risques dans la vie sinon on ne progresse jamais), mais s’approche paradoxalement beaucoup plus de la légende que de la réalité.

Billy Hope (Jake Gyllenhaal) est un champion de boxe ayant grandi dans un orphelinat, et par conséquent, ne possède aucune éducation ; ce qui se traduit par des insultes répétées et le fait qu’il n’arrive pas à épeler correctement certains mots (sic). Malgré cela, il vit dans une luxueuse maison, est marié à une femme magnifique (Rachel McAdams), et père d’une petite fille brillante ; ce qui, pour l’américain type, reste un modèle de réussite absolue, comme seul le sport de haut niveau est encore capable d’en produire. Après un nouveau titre de champion – le héros est alors à son paroxysme – une tragédie survient accidentellement, engendrant dès lors une interminable «plongée en enfer» : Hope perd successivement son argent, ses biens matériels, ses amis mais également la garde de sa fille. Complètement détruit, c’est dans l’amour qu’il porte à sa fille qu’il puisera des ressources inespérées, à la fois mentales et physiques, pour rebondir le plus rapidement possible (seule une réussite partagée peut encore le sauver). Sa quête de rachat commence donc par une prise de conscience – via sa rencontre idoine avec un vieil entraîneur déchu – symbolisée par un retour aux sources, synonyme de « vraies » valeurs, dans les bas-fonds de son ancien quartier de Hell’s Kitchen à New York. Redevenu pour ainsi dire « ordinaire », loin des strass et des paillettes du show-business, Hope redécouvre les vertus d’une vie modeste : il prend un travail alimentaire (il nettoie la salle de gym la nuit), puis un logement social, et arrête de jurer et de boire de l’alcool sous les réprimandes de son nouvel entraîneur/confident (Forest Wintaker). La victoire apparaît d’autant plus belle qu’elle se forge dans la difficulté, se dotant ainsi d’une dimension louable et légitime : deux éléments quasiment obligatoires à sa pérennité.

S’ensuit une longue liste de situations plus stéréotypées les unes que les autres – de l’entraînement acharné pour reconquérir le titre de champion face à son ennemi juré, aux visites compliquées au service des enfants – La rage au ventre fait alors preuve d’une paresse incroyable dans sa pratique des poncifs propres au genre (thèmes, construction narrative, personnages). La recherche permanente d’efficacité narrative de Fuqua l’oblige à confondre simplicité avec facilité (cf. le ridicule montage alterné montrant les futurs adversaires durant leurs entraînements respectifs), donnant à l’ensemble un manque cruel d’allant poétique. Les relations entre Hope et les différents personnages (sa femme, son promoteur, son entraineur, son rival) sont, comme souvent chez Fuqua, d’une banalité rédhibitoire. L’émotion liée au drame, et à la rédemption, ne fonctionne pratiquement jamais, le film enchaînant les scènes types sans chercher à les transcender par une finesse quelconque, ou à en faire varier les dispositifs thématiques. En ce qui concerne les scènes de « combat », elles n’intéressent finalement que peu Fuqua – il préfère s’attarder étrangement sur son drame, alors qu’il est lui-même davantage habitué aux séquences d’action – qui livre ainsi une sorte de montage faussement moderne où les plans en caméra portée sont « nerveux et percutants » (forcément proche des corps meurtris et en sueurs) tandis que les pénibles ralentis, et autres plans en contre-plongées, sont rythmés par la musique pompeuse du regretté James Horner. On retiendra néanmoins un ou deux gros plans bien sentis sur Gyllenhaal – ensanglanté et hurlant face caméra – qui libèrent chez lui une tension réellement effrayante. Reste finalement que sa performance, il est le seul acteur à « surnager » face au cabotinage incessant de ses partenaires : Forest Wintaker et Curtis Jackson en tête. Quelle triste vision de voir un acteur comme Wintaker, incapable de réitérer une performance sincère et/ou sensible depuis l’obtention de son Oscar en 2006 (Le dernier roi d’Ecosse) : sa chute n’est quant à elle pas prête de se terminer, l’acteur continue en effet à creuser son propre déclin (prochainement dans Taken 3 d’Olivier Megaton). Tandis que Gyllenhaal confirme tout le bien que l’on pensait de lui (cf. critique de Night Call): toujours aussi surprenant et intriguant dans le choix de ses rôles (malgré la qualité variable des films), il semble véritablement apprécier un cinéma de genre qui lui offre la possibilité d’élargir sa palette de jeu (Jarhead, Zodiac, Source Code, End of watch, Prisoners, Enemy, Night Call). Laissant peu à peu de côté son look de gendre idéal, il s’épanouit dorénavant dans des rôles à la virilité affirmée – il est ici affublé d’une musculature qui n’a rien à envier à celle d’un Jason Statham – mais qui cache toujours cette ambiguïté (une part de folie dans son regard nébuleux), ou du moins, une sensibilité assez émouvante (cf. les rapports père-fille).

Produit par les ambitieux Harvey et Bob Weinstein, La rage au ventre prend prétentieusement sa parure de « grand drame eastwoodien », sans néanmoins jamais atteindre la maîtrise esthétique et poétique du vieux maître hollywoodien. Bien trop calibré et aseptisé pour rejoindre les grandes œuvres construites autour de l’univers de la boxe – le scénario était pourtant écrit par l’intéressant Kurt Sutter (The Shield, Sons of anarchy) – le film rentre directement dans la catégorie des « films du samedi soir » à l’efficacité avérée (du moins pour ceux qui ne connaissent pas Rocky et Raging Bull) mais très vite oubliables. Et en ce qui concerne celle des « bons faiseurs hollywoodiens », Fuqua n’est notamment pas au niveau de l’écriture d’un David O. Russell, qui excelle dans l’interaction des personnages, ou encore d’un David Ayer, bien plus à l’aise dans la conduite d’une scène d’action ; ce qui le place – pour le moment du moins – dans une sous-catégorie constituée de « faiseurs hollywoodiens » à la filmographie plutôt ordinaire : James Mangold, Gore Verbinski, Taylor Hackford, Edward Zwick, Paul Haggis, Ben Affleck, Robert Redford…

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