La tête haute (2015) d’Emmanuelle Bercot

Film d’ouverture du Festival de Cannes 2015, La tête haute, de la comédienne et réalisatrice Emmanuelle Bercot (Backstage, Elle s’en va), travaille l’une des questions, qui semble être au cœur du cinéma français contemporain, celle de la jeunesse et de son devenir. En regardant La tête haute, on s’aperçoit très vite que l’héritage « naturaliste » d’un Maurice Pialat (A nos amours, Passe ton bac d’abord) n’est jamais loin lorsque qu’on aborde de front ce fameux « réalisme social ». Son influence sur le cinéma français devient dès lors fondamentale, voire omnipotente, et quasi obligatoire pour tous les cinéastes qui prétendent faire du « réalisme social à la française ». Il suffit, par exemple, de regarder le nombre de réalisateurs qui se revendique du « maître » pour constater son indéniable «emprise » sur le cinéma français actuel : Abdellatif Kechiche (L’esquive, La vie d’Adèle), Laurent Cantet (Entre les murs), Cédric Kahn (Une vie meilleure, Vie sauvage), Céline Sciamma (Bande de filles), Rebecca Zlotowski (Belle épine, Grand central), Mia Hansen-love (Un amour de jeunesse, Eden), Justine Triet (La bataille de Solférino), Antonin Peretjatko (La fille du 14 juillet)… Si cette forme esthétique, traitée de manière légère ou bien dramatique, n’est pas l’apanage exclusif du cinéma français – on pense logiquement aux œuvres de l’anglais Ken Loach (Le vent se lève) et à celles des cinéastes belges Jean-Pierre et Luc Dardenne (Le fils, L’enfant) – elle reste néanmoins une valeur sûre de notre cinéma national. Ainsi, La tête haute poursuit une pratique quasi traditionnelle, s’inscrivant entièrement dans une démarche artistique (naturalisme) et thématique (la jeunesse), encore et toujours, d’actualité.

Pour réussir une approche « naturaliste », et donc toucher cette forme particulière que l’on pourrait qualifier de « surréalisme social », il faut trouver un équilibre entre la description minutieuse, quasi documentaire d’un milieu (ici l’univers juridique et carcéral pour jeunes délinquants), avec celle de la profondeur des sentiments humains, dont les pulsions des personnages – il s’agit essentiellement d’un cinéma de réactions primaires et de survie – doivent surgir et déteindre sur l’univers réaliste, afin de le ramener à un monde pulsionnel, radical et originel. C’est donc davantage un « cinéma de personnages » où les protagonistes, et leurs parcours atypiques, détiennent une telle puissance émotionnelle qu’elle peut apparaître à bien des égards « surréaliste ». Un cinéma où l’émotion, saisie à « fleur de peau », à l’image de ses personnages, est d’une telle vitalité (cette impression de réalisme) et d’une telle intensité (cette impression de « pulsion surréaliste »), qu’elle ne peut laisser indifférent le spectateur.

Si La tête haute fait partie du « haut du panier » de ce type de production, elle le doit à la performance de l’ensemble de ses comédiens, en particulier celle de son jeune acteur, Rod Paradot, qui rappelle, par instants, trois autres grandes performances « d’adolescent » vues à Cannes ces dernières années : Antoine Olivier Pilon (Mommy de Xavier Dolan), Thomas Doret (Le Gamin au vélo des frères Dardenne) et Alane Delhaye (P’tit Quinquin de Bruno Dumont). Véritable « boule de nerfs » et « électron libre » à l’énergie incontrôlable et inépuisable – à l’image de ses mouvements de danse dans la boîte de nuit – le jeune Malony (Paradot) ne parvient cependant jamais à maîtriser ses fameuses « pulsions », qu’ils libèrent dans une explosion de violence retentissante (insulte verbale, violence physique, acte sexuel). Sans l’éducation familiale (une mère aimante, mais totalement inconsciente et immature) ou juridique (la présence paternelle du tuteur), ses « pulsions primaires » engendrent, de manière cyclique et rédhibitoire, des conséquences désastreuses (séjour en prison), destructrices (accident de voiture avec son petit frère), mais, fort heureusement, parfois rédemptrices (une paternité finalement salvatrice). L’espoir est donc encore de mise, et c’est bien là l’essentiel. Pour son premier film, l’inconnu Paradot injecte dans son personnage une sensibilité (il suffit de le voir avec ses proches, puis à la fin, avec son tuteur et la juge) qui fissure, peu à peu, la façade haineuse qu’il s’est construite durant toute sa jeunesse. De la subtilité, on en retrouve également, et c’est assez rare pour le noter, dans le visage très marqué d’un Benoit Magimel méconnaissable : en tuteur impliqué (car lui-même sauvé de justesse à l’adolescence), il fait preuve d’une sobriété et d’une justesse de jeu tout à fait implacable, et laisse transparaitre une déchirure intérieure qui lui faisait défaut depuis longtemps. La toujours sublime Catherine Deneuve, Madone du cinéma français, est également en grande forme : derrière sa profession de juge pour enfants, elle garde tout de sa stature hiératique, imposant un respect et une prestance immédiate, mais dont certaines expressions, parfois très subtiles (sourires, regards, gestes), offrent néanmoins des instants de complicité très forts avec le jeune Malony, et surtout, dévoilent une véritable envie d’aider cette « jeunesse » abandonnée par tous. Seul « ombre au tableau », le jeu, grandiloquent et parfois grotesque, de Sara Forestier, en rombière de service. Affublée d’un dentier hideux, elle laisse l’impression d’être en « roue libre », et tombe dans une caricature grossière de la jeune mère dépassée par les évènements (Forestier y accentue l’aspect « foldingue » et vulgaire), et incapable de se reprendre en main (elle accentue également l’attitude puérile). Son personnage est d’ailleurs le seul à n’avoir aucune évolution positive ; elle ne sera dès lors plus sauvée par la réalisatrice.

Un des aspects les plus appréciables du film, reste sa vision documentarisée sur les centres pour mineurs (Les  Centres Educatifs Renforcés  et les Centres Educatifs Fermés), où la cinéaste porte un regard à la fois attachant (les rapports sympathiques et fraternels entre les jeunes et les tuteurs) et sincère (la dureté et la fragilité de ces mêmes rapports), sur cet univers particulier où le courage et la patience de ces « tuteurs » méritent une visibilité et une réhabilitation totale. Le film semble tout de même « flirter » avec la surenchère narrative (tout va de mal en pis pour Malony), et une forme de pathétisme, par l’accumulation de situations malheureuses (il fallait forcément que la directrice du centre soit enceinte !), qui finissent par entériner la noirceur et le pessimisme d’un récit accablant. Bercot tente alors d’y apporter une humanité, un espoir sûrement (malheureusement la scène finale est une des plus faibles), qui fonctionne hélas par alternance dans le film : brillante lorsqu’il s’agit de filmer les « jeunes », elle y capte d’ailleurs des « choses » merveilleuses, lors de « pauses clopes », dans l’écriture maladroite d’une lettre, dans le regard perdu d’un enfant qui ne comprend pas ce qui se passe autour de lui (cf. la magnifique séquence d’ouverture), dans l’impression de liberté que procure une voiture à pleine vitesse… Mais elle devient, par moments, plus brouillonne, plus stéréotypée, plus facile dans le regard qu’elle porte sur les rapports humains, et dont elle tente, à chaque fois (et c’est peut-être là le problème) d’atteindre une « vraie » profondeur humaine. Par excès « d’envie de bien faire » probablement, elle finit par rater certaines rencontres : les scènes entre Deneuve et Magimel sont ridicules et un peu vaines, l’histoire d’amour entre les deux jeunes manque de liant (la jeune fille est d’ailleurs moins complexe que Malony), les rapports entre les deux frères sont quant à eux faméliques… Il s’agit seulement d’un (petit) problème de scénario, et donc de choix, car Bercot veut absolument traiter, et ce, de manière égale, tous les personnages qu’elle a décrits sur papier, et dont elle veut donner vie à l’écran ; hélas, par manque de temps, elle ne les traite qu’en surface.

Moins radicale que pouvait l’être la mini-série les P’tit Quinquin, et bien moins vertigineux que l’était Mommy, La tête haute reste tout de même un film poignant et extrêmement sincère. Emporté par la performance ahurissante de son jeune comédien (et une excellente bande originale d’Éric Neveux), le film montre tout le savoir-faire français en matière de naturalisme cinématographique, c’est-à-dire cette faculté à faire jaillir des émotions extrêmement fortes, et soudaines, dans des contextes terriblement réalistes qui font d’ailleurs, de ce cinéma, une expérience éloquente, mais toujours émouvante : et c’est encore là l’essentiel !

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