La Toilette – Naissance de l’Intime

Le musée Marmottant-Monet propose jusqu’au 5 juillet 2015 une exposition autour du thème de la Toilette.

La toilette est une thématique récurrente en peinture, et ce depuis l’antiquité. La Renaissance accorde un point d’honneur à représenter le sujet. Ce type de scène devient un prétexte pour exposer des femmes en tenues légères. Chaque artiste, à travers les siècles, souhaite faire de ses œuvres des pièces uniques, et les sujets de la toilette lui permettent d’exceller dans la maitrise de son art.
La toilette est importante dans le sens où c’est un événement quotidien, que l’on fait en privé, et c’est là que la question de l’intimité entre en jeu. Quoi de plus osé, de plus coquin, que de voir une femme en train de se laver, de s’apprêter ?
L’exposition met en lumière différentes thématiques : la notion de propreté, la notion d’espace ainsi que la gestuelle.

Les œuvres présentées sont très riches, allant du XV à nos jours, on retrouve Dürer, Primatice, l’Ecole de Fontainebleau, Clouet, Boucher, Georges de la Tour, Degas, Berthe Morisot ou encore Picasso.
Les commissaires de l’exposition ont réussi à réunir de très belles pièces qui appuient leurs propos, le tout, dans une scénographie étudiée.

On commence l’exposition avec la Renaissance et la question du bain. Le bain était très présent au Moyen-Age, puis, petit à petit, délaissé, voir fui. Ceci pour la simple et unique raison, que la population pensait à l’époque, que l’eau était « vecteur » de maladie, et que les grandes épidémies se propageaient par le bain. Il n’y avait que les gens des très hautes sphères qui se baignaient. Les œuvres, comme le Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et la Duchesse de Villars au bain (Anonyme, Ecole de Fontainebleau), montrent des femmes, aux tenues légères, épousant leurs formes bien plus qu’elles ne les cachent. Ces femmes sont accompagnées de leurs servantes, le bain et l’acte de se laver, est représenté presque comme un rituel sacré. Les huiles sur toiles présentent des tentures d’un rouge profond, des drapés sublimes. Les fleurs coupées ici et là sur les toiles, augmentent encore plus le sentiment de désir que l’on pourrait éprouver pour elles au moment de la toilette. La toilette n’est pas seulement un acte de propreté, qui permet de se nettoyer, c’est le symbole de l’amour. C’est également une des représentations de la fécondité. Il n’est nullement question d’intimité ici, on ne se retrouve pas seul avec une femme au bain. Les lieux peints ont plusieurs portes, ce qui signifie que de nombreuses personnes peuvent aller et venir lorsque la femme est occupée à sa toilette. Il y a des personnages, des enfants, même âgés, autour de ces dames. C’est une toute autre conception de la toilette que celle que nous avons de nos jours. C’est un moment qui se partage, et, représenter une femme à sa toilette va bien au-delà de la représentation de l’acte hygiénique. Les œuvres sont pleines de symboles, de significations, et veulent transmettre un message bien précis au destinataire de la commande, et au public qui s’interrogerait alors en les admirant.

On continue ensuite avec la toilette sèche et sociale. Le bain est définitivement mort, et ce, même en peinture. On était alors encore plus effrayé par la question de l’épidémie, de sa propagation rapide de la contagion. Pire, on pensait que l’eau était à bannir, et que seul le parfum pouvait suffire à l’élimination de l’infection. A l’époque les gens étaient persuadés que les tissus qu’ils portaient, aspiraient la sueur, les odeurs et la crasse, et les nettoyaient au court de la journée. La gestuelle artistique qui consiste à représenter l’acte de se nettoyer, ne peut donc plus être au bain, avec de l’eau. Le tableau de Bosse, La Vue (femme à sa toilette), nous le prouve. Les seuls gestes admis sont ceux exécutés pour se coiffer, se maquiller ou se parfumer, ou encore s’habiller. Le lieu aussi a évolué. Ce n’est plus un espace aux grandes ouvertures, au balcon à la vue sur des jardins. Il n’y a plus de portes dans tous les recoins qui permettraient les allers et venues. Non, ici on se retrouve enfermés dans une chambre, la porte est fermée. Dans l’œuvre citée plus haut, on voit seulement un enfant tenant une longue vue, penché à une fenêtre. Mais cet enfant n’est pas peint en entier, il est dans un coin, presque caché. Comme s’il nous faisait écho, nous spectateur, obligé de regarder ce qui nous est possible de voir, et rien de plus. Inutile de chercher ce que fera cette femme, on ne peut la voir que dans cette position, pas plus. La promiscuité existe faiblement néanmoins, elle permet à sa servante de l’assister, et à nous, de la regarder, il y a donc ici l’acceptation que l’autre sexe puisse la voir en train de se « nettoyer ».

On poursuit le parcours, et on admire le Nord de l’Europe et ses pratiques. La solitude est de mise. Chez Georges de la Tour, une femme est seule à la lumière de la bougie. Chez Nicolas Regnier, une autre est toujours seule à sa toilette. Les styles sont différents, mais l’aspect solitaire des personnages est sensiblement le même. La représentation de la toilette dans le Nord de l’Europe est moins soumise à des codes, pas de nus pour ces peintres, ils peuvent peindre des modèles habillés. En revanche, les sujets ne sont plus des nobles, mais des servantes ou les compagnes des artistes. Le cadrage est beaucoup plus serré, on entre encore plus dans l’intimité du modèle. La proximité est renforcée, on entre dans leur univers, on peut les voir de très près, comme si on regardait par-dessus leur épaule. Les toiles sont sombres, tout comme l’éclairage de l’exposition. On se sent réellement dans un lieu privé, un espace dans lequel nous n’aurions pas le droit d’être en temps normal.

Notre visite nous amène à l’époque des Lumières et du retour à l’eau ! L’eau ne revient pas en grande victorieuse, mais on parle enfin d’ablutions. La gestuelle change radicalement. On ne peint plus des femmes aux moues pensives, le geste las. Non, ici elles ont le regard espiègle ou concentré, et le geste est révolutionnaire. La Femme qui Pisse de Boucher, en est l’exemple génial. On voit distinctement une femme lever sa jupe, attraper un récipient et uriner, sans gêne. On est complètement inclus dans l’espace, Elle s’offre à nous, en nous dévoilant une étape, très privée, de son quotidien. La notion d’espace change également. Nous sommes toujours dans une salle close, avec beaucoup plus de meubles, le cadrage n’est plus serré, la femme est représentée dans sa totalité. Il n’y a en revanche, pas d’endroit spécifique dédié à la toilette. La servante est tolérée, mais plus d’autres personnages. La chambre est close pour l’occasion, la femme se retrouve seule, bien que la pratique change, la visibilité de celle-ci est restreinte. Les artistes se mettent alors à jouer farouchement avec cet aspect privé. Une porte est entrebâillée ici, une fenêtre ouverte là. Comme si, le peintre laissait, ou plutôt forçait, la possibilité qu’un intrus se glisse, à pas feutré, dans l’intimité de la jeune femme pour la regarder occupée à sa toilette. Il faut bien différencier les choses. Nous parlions tout à l’heure de toilette sociale, et bien cette toilette demeure, et les ablutions n’en font pas partie. Les ablutions et l’eau se pratiquent avant cette toilette sociale. Cette compartimentation de la toilette en dit long sur les esprits d’alors. Car oui, les pratiques du corps et de l’hygiène ne sont autres que le reflet des moeurs et des mentalités d’une époque. Il est donc brillant d’étudier les pratiques pensantes à travers un acte des plus privés : la toilette. La façon dont on nettoie son corps, est la même que celle dont nous traitons notre esprit. Le parallèle est beaucoup plus clair à ce stade de l’exposition. Nous comprenons alors beaucoup plus les gens de l’époque sur bien des sujets. Et il est très intéressant d’étudier leur façon d’appréhender l’esprit avec leur appréhension de l’hygiène.

On avance encore, et là nous sommes après 1800. L’espace est clos. Fermé. C’est terminé. La femme ne doit pas se faire voir à sa toilette, et non plus par ses domestique. C’est un moment où elle doit être seule. Seuls quelques rares artistes graveurs se risquent à représenter encore des femmes à leur toilette.

Puis, fin du XIX, la toilette revient, avec une iconographie nouvelle, un lieu nouveau. L’eau est présente, grande victorieuse, et devient un tout nouveau sujet, que les Anglais d’abord traitent avec passion. L’eau arrive en France, doucement, après avoir été boudée, que dis-je, reniée, elle devient nécessaire. La femme doit se laver, et l’eau est un impératif. Le corps a évolué lui aussi, il n’est plus angélique, caché, séduisant. Le corps est en action, il laisse entrevoir des imperfections, prouvant l’humanité des personnages peints. Parfois les femmes paraissent lourdes, elles sont vivantes en somme.

Voici maintenant l’époque moderne, la toilette ne cesse d’évoluer. Les femmes dans leurs bains ! Plus de codes, plus de normes, elles se lavent tout simplement. Elles se frottent les jambes comme chez Degas, ou elles se sèchent sur des serviettes. Les poses se multiplient, à bas les conventions ! Ici, il n’est toujours pas question d’acte hygiénique, mais du moment où la femme est seule. Elle se retrouve, elle réfléchit, imagine, rêve. C’est un moment d’introspection fort. La salle de bain est enfin un espace dédié à l’intimité. Ce lieu aspire donc à des gestes, à un comportement, à une pratique nouvelle. Il n’est plus question de bienséance, de société, de devoir ou de tache ici. La salle de bain est pour la femme un moment où elle prend soin d’elle, un moment qu’elle se réserve. Les minutes s’arrêtent, tout est suspendu, le temps lui appartient. C’est encore plus intime qu’autrefois, car on accède directement à sa fragilité, ses doutes, ses craintes. On sait que, lorsqu’elle est dans cet espace clos, elle se laisse aller, elle s’autorise à …

On arrive chez les Avant-Gardes. Le traitement du nu féminin est un défi pour les artistes de ce mouvement. Comment rendre une femme belle, désirable, sensuelle avec un brin de sexualité, alors que le langage pictural a complètement changé ? La femme devient graphique, l’univers de la toilette également. Les corps s’émancipent, se reconstruisent. Ils reflètent les maux d’une époque, un questionnement profond qui agite les artistes et la société. Les motifs sont pesants, les traits vigoureux et durs, les couleurs se multiplient. L’important ce n’est pas de peindre ce qui est, mais de peindre l’émotion. On retrouve alors la rondeur des courbes des femmes, les couleurs pastel également qui rappellent l’univers féminin.

Puis, la Publicité dans la peinture apparaît. Les « maisons de beauté » naissent. De grandes femmes lancent des lignes de cosmétiques. Le maquillage, la possibilité de se faire belle, de faire sa toilette, doit être à la portée de chacune. Un autre bouleversement au sortir d’une Première Guerre Mondiale dévastatrice. On remarque ce traumatisme dans la représentation de la femme. L’image est impeccable, lissée, sans défaut aucun. Comme pour rassurer ou conforter. Comme si ces pubs criaient « L’horreur est terminée, regardez plutôt cela, vous irez mieux ». La femme fait attention à elle, elle prend du temps, elle a de plus en plus de produits pour la rendre encore plus désirable.

Ce phénomène s’accroit avec l’ultime partie de l’exposition : Notre Temps ! Et là, on comprend la difficulté de faire perdurer le thème de la toilette de nos jours. L’eau est acquise, la propreté également. Le nu, tellement banalisé, n’a plus aucun intérêt à la représentation. Il ne suscite plus rien. Les questions que doivent soulever la toilette, dans ce cas, doivent être plus profondes, plus actuelles, pour la représentation d’une telle scène. Bien que le corps de la femme soit un sujet central en photographie, ce n’est plus le cas ailleurs. Il faut désormais choquer, que ce soit insolite. On ne veut plus voir ce que tout le monde sait, on veut voir des choses que personne ne fait.

Quel avenir pour la toilette ? Et par cette question il est légitime de se demander quel avenir pour l’intimité ? Si tant est qu’elle puisse-t-en avoir un…

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