L’allégorie de la caverne revisitée par Céleste Boursier-Mougenot au Palais de Tokyo

L’invention du cinéma fut pensée bien avant sa naissance, aucun doute quant à cela. En effet, dans son célèbre ouvrage La République (livre VII), Platon parle d’une caverne où des hommes sont enchaînés. Ils ne connaissent que la projection du monde réel, ils ne connaissent que leurs ombres, simple et fade écho de ce qui est « vrai ». Dans ce dialogue, Socrate explique l’importance de la connaissance et le travail que cette dernière requière. Néanmoins, Platon nous parle d’une connaissance purement idéale, et non pas empirique, laissant de côté les sens jugés fautifs. Il semblerait ainsi que Céleste Boursier-Mougenot aurait voulu concilier l’esprit platonicien et celui des empiristes dans sa dernière exposition au Palais de Tokyo.

Le premier étage du musée fut presque complètement inondé, des canaux comme à Venice ont décoré la salle du Palais. Des contours de corps, ceux des spectateurs, furent projetés sur quelques murs, faisant appel à l’univers décrit par Platon. Par son éclairage, ou le manque de ce dernier, l’artiste nous renvoie au Styx des grecs, rivière dans l’infra monde mythologique grec. La Grèce est partout citée. On pourrait penser que l’appareil oculaire est le plus sollicité, mais c’est faux, l’ouïe l’est aussi. Le brouhaha produit par le spectateur crée toute une atmosphère glauque qui dérange ; le bruit résonne partout. Un microcosme se forme ; l’artiste joue à être un dieu tout puissant, un architecte qui indique à chaque spectateur le parcours qu’il doit suivre. S’agit-il de simple mysticisme ou d’une volonté de pouvoir ? Plutôt qu’un désir de commander, l’artiste suit son impulsion créatrice et constate les revirements du spectateur.

Tout comme Pierre Huyghe au Centre Pompidou il y a quelques années, Céleste Boursier-Mougenot crée un espace naturel qui semble avoir une place en dehors de l’espace muséal. Au Palais de Tokyo se sont rejointes, le temps de quelques mois, nature, eau et idéologie humaine. Un endroit hors du commun, uniquement concevable à l’intérieur du bâtiment, s’est façonné donnant une nouvelle vie au musée.

La temporalité de l’œuvre est mise en exergue à travers les images des spectateurs qui parcourent l’espace. Mais c’est la fin de l’exposition, et l’œuvre est désormais détruite. Qu’en reste-t-il ? Le souvenir des visiteurs qui l’ont parcourue, qui ont fait cette l’expérience. C’est une œuvre qui ne peut pas être collectionnée, c’est une œuvre « oxymore » qui défit sagement l’œuvre et l’art. Si on ne peut pas la collectionner et la préserver, à quoi bon faire une œuvre d’art ? Ce n’est pas une tare que d’être immortel ? Nombreux sont les questionnements soulevés par la petite Venice de Céleste Boursier-Mougenot. Ce qui nous reste, c’est cette volonté de défier et d’aller jusqu’au bout des connaissances, sans pour autant arriver à l’absurde. Avec cette œuvre, Céleste Boursier-Mougenot revisite la Grèce antique tout en restant « absolument moderne ».

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