Le bord des mondes – Palais de Tokyo

« Peut-on faire des oeuvres qui ne soient pas « d’art » ? » C’est en s’interrogeant avec Duchamp sur l’essence de la création et ses territoires, que le Palais de Tokyo ouvre son exposition « Le bord des mondes ». C’est un voyage aux confins de la création, où de prodigieuses recherches et inventions de visionnaires, sont révélées au-delà du territoire traditionnel de « l’art ».
Finalement, avec cet événement, la norme qui délimite les territoires de l’art et des œuvres sont dépassées.

Un format artistique revisité

Avec Bridget Polk et ses balancing rocks ou « pierres en équilibres », une nouvelle forme de sculpture est présentée. Comment le parpaing arrive à tenir sur son support ?
Ce sont des œuvres impossibles à réaliser sans colle ni autre matériel, mais maintenues grâce à un équilibre précaire défiant les lois de la gravité. Cet architecte nomade, nous présente un art au reflet d’un monde éphémère construit, grâce aux pierres trouvées sur sa route : chaque sculpture érigée est en suspens et contient une incertaine longévité.

« Topography of Tears » de Rose-Lynn Fisher, est l’appropriation de recherches scientifiques afin d’étudier une centaine de larmes, dont les siennes, à partir d’un microscope optique: les larmes de joie ou de tristesse sont ainsi reproduites à partir de pigment sur papier. Le résultat est incroyable.
L’artiste met en évidence la complexité de l’homme à travers le caractère inexplicable et insaisissable des sentiments qui nous traversent.
L’impressionnante variété et dissemblance des œuvres, nous révèlent l’infinité, la complexité, et surtout l’unicité de l’être humain. Chaque larme étudiée est unique.

L’art décloisonné

Quand on vous parle d’une exposition, vous pensez généralement à un format artistique classique, comme la peinture par exemple.
Néanmoins, avec les ready-made de Duchamp, une nouvelle problématique s’est imposée : « Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art ? ». Il y a autant de réponses que de représentations de ce que doit être le travail de l’artiste. L’artiste a révolutionné l’histoire de l’art, en affranchissant l’artiste du devoir de fabrication manuelle pour concentrer la création dans le travail de conception.

« Le bord des mondes » a le mérite de nous montrer que l’art est partout. Elle est ancrée dans notre société : elle peut être sous forme du langage, comme le prouve « le langage des oiseaux » ou Kusdiii, pratiqué dans le village de Kusköy en Turquie. Cette langue est présentée à travers 3 vidéos et nous montre l’imitation poétique des sifflements des oiseaux, où chaque syllabe de la langue turque est décloisonnée. Ainsi, les habitants utilisent ces sifflements pour s’informer de l’arrivée d’un visiteur, ou même d’un appel à l’aide.

Le coup de cœur de l’exposition est la présentation des Strandbeests ou « créatures de plages » par Theo Jansen.
En effet, chaque été, l’artiste transforme une plage hollandaise en un laboratoire géant où il déploie ses monumentales créatures.
La constitution de la créature est facilement identifiable puisque les matériaux sont exposés à côté de la bête.
Ce qui fait tout l’intérêt de la « sculpture » c’est l’analyse de sa constitution à travers une vidéo : Une sorte d’insecte géant est en pleine action, ses voiles répondent au vent. Cet engin poétique, tout droit sorti d’un film à la Tim Burton, impressionne par le fonctionnement de ses mécanismes en bois.

L’exposition nous montre que chaque être humain est un artiste à sa manière. Cela peut concerner un cuisinier étoilé qui s’occupe de la disposition de ses plats, afin de créer une parfaite « harmonie », ou encore le fait de se démarquer de la société, en défiant la norme avec le mouvement de la S.A.P.E (Société des Ambianceurs et Personnes Élégantes) où l’éloquence, couplée à des tenues vestimentaires atypiques, peuvent être perçus comme une forme d’art.

« Le bord des mondes » intrigue, d’autant plus que la difficulté à définir l’art aujourd’hui tient à ce que son statut soit devenu problématique.
Qu’est-ce qui est de l’art ? Qu’est-ce qui n’en est pas ? Par exemple, les vidéos de Jackass présentées au Palais de Tokyo, tantôts anarchiques, tantôts hilarantes, ne pourraient-elles pas être considérées comme une forme de performance ?

La cerise sur la gâteau de l’exposition reste les « Chindogus » de Kenji Kawakami, objets qu’il créé au Japon depuis les années 1980, et dont on dénombre aujourd’hui plus de mille spécimens uniques. Ce sont des objets qui ont une fonction, qui sont utilisables mais résolument inutiles. Suivant les dix commandements fondateurs du chindogu, chaque objet doit affirmer la liberté et la jouissance d’être inutile, pouvoir être compris universellement et constituer une forme de communication non-verbale. On retrouve des inventions hilarantes telles que la cravate parapluie, la grenouillère ou encore des lunettes à entonnoir …

Le palais de Tokyo réussit à nous montrer que l’art n’a pas n’importe quel contenu, il prend pour objet ce qui émeut l’homme, ce qui le concerne intimement. On comprend alors pourquoi l’art est le meilleur moyen dont on puisse disposer pour pénétrer dans l’esprit d’une culture. Et qu’il soit aussi le meilleur moyen pour se comprendre soi-même.
L’exposition, qui se tiendra jusqu’au 17 mai 2015, vaut donc largement le détour …

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