Le bouton de nacre (Patricio Guzmán)

Une histoire d’eau

Note : ★★★☆☆

Dans la lignée d’un Chris Marker avec qui il a collaboré, le documentariste chilien Patricio Guzmán, auteur de la fresque La bataille du Chili dans les années 70, et du chef d’oeuvre Nostalgie de la lumière il y a cinq ans, revient avec Le bouton de nacre : l’occasion de repartir en voyage..

En 2010, le documentaire passionant Nostalgie de la lumière nous plongeait dans les splendeurs du désert d’Atacama au Chili, où se croisaient des astronomes explorant l’espace avec les plus puissants téléscopes du monde, et les familles des victimes disparues sous la dictature de Pinochet, cherchant dans la roche muette, des traces de ceux dont on a nié l’extermination. Avec ce chef d’oeuvre, Patricio Guzmán inventait un style unique. Dynamitant la forme du film-essai (qui traite d’un sujet documentaire comme d’un récit à rebondissements, via les analogies audacieuses d’une voix off personnelle et subjective), pour inventer une véritable poésie cosmologique*, à la fois narrative et contemplative, dépassant de très loin le(s) sujet(s) qu’elle traite. Chez Guzmán la mémoire prend littéralement racine dans les immensités organiques qu’on admire en rêvant, et le scientifique scrute le cosmos comme le survivant scrute le désert, les deux cherchant par un geste équivalent les dérisoires signaux d’une identité fuyante. Cinq ans après Nostalgie de la lumière, sort enfin Le bouton de nacre, dernier né du chilien, que j’attendais avec impatience. Il est particulièrement intéressant que le film sorte une semaine après L’image manquante de Rithy Panh (qui donnait tout autant une valeur patrimoniale à la quête d’une identité, en l’occurrence en reconstituant son passé nié), dans la mesure où Le bouton de nacre constitue la meilleure réponse possible aux problèmes que posaient le cinéma vain du cambodgien (cf critique de L’image manquante). En effet, la « nostalgique » passion (plus que l’obsession, comme chez Panh) à déterrer les fantômes du passé, fait chez Guzmán autant jaillir le néant (unique horizon du travail de Panh) que l’immensité bien palpable des merveilles qui nous entourent, magnifiques et terribles. Avec lui, l’abyme, que l’on contemple, va jusqu’à nous répondre – et produit ainsi, au lieu du seul étouffement par le vide de L’image manquante, un sentiment fort, et à la fois contraire, d’appartenance au monde.

Pour parvenir à un mélange à ce point aporétique**, les films de Guzmán choisissent de prendre la forme d’un voyage (et non pas d’une austère descente aux archives) : ils nous transportent dans des lieux uniques et monumentaux, nous dévoilent de magnifiques images de l’univers, et excitent notre émerveillement, tout autant qu’ils cultivent une rigoureuse valeur de document sur les sujets difficiles qu’ils traitent. C’est là toute la « nostalgie » qu’évoquait le titre de son film précédent : face aux limites de l’entendement (auxquelles nous sommes inévitablement amenés par les horreurs que la terre chilienne a vu perpétrer), l’homme se tourne vers les sources les plus originelles de son existence : organiques, minérales, terrestres et aquatiques. Grâce à ces sources, il repart de zéro, et redevient lié à son monde. Dans Le bouton de nacre, où il est question tout à la fois, du cruel destin des indiens de Patagonie, décimés par les colons chiliens du nord, et de l’extermination des opposants au régime de Pinochet, dont on a fait disparaître certains corps en les « rendant » à l’océan, c’est encore, et toujours, à travers un récit empreint d’une poésie métaphysique, et l’exotisme d’un ailleurs magnifique, que le film se présente au spectateur. Tandis qu’à la voix off, Guzmán lui-même nous introduit à de douces réfléxions sur l’eau, le voyage nous mène aux confins de la terre, dans les paysages primaires et grandioses de la Terre de Feu, où encore, il y a peu, les indiens, « nomades de l’eau » aux techniques rudimentaires, bravaient l’océan tout comme les chiliens actuels s’en détournent. C’est ainsi par l’eau qu’il met dos à dos deux peuples qui, bien qu’ayant tous deux connu l’acharnement d’une poignée d’hommes cherchant à les faire disparaître, ont été amenés dans l’histoire à lutter à mort l’un contre l’autre. Pour ce faire, lorsqu’il va à la rencontre des descendants d’indiens dans le film, il y va en tant que chilien : ainsi il met ces anciens ennemis face à face, il les rassemble.

Il y a là toute la grande force du système de Guzmán, à savoir que son univers de poésie cosmologique, à la fois sincère et toujours intelligent (alors qu’il prend constamment le risque d’apparaître creux et niais), parvient par son universalité et son caractère fondamentalement vivant, à lier deux tragédies que tout sépare. Cela relève d’une véritable création, celle de l’identité d’un Chili nouveau, dont Guzman fait d’ailleurs le portrait en déroulant une immense carte du pays, unifiant une étendue tellement vaste qu’on la scinde toujours en plusieurs morceaux. Bien sûr la candeur n’arrive à ses fins que parce qu’elle se glisse dans le film à pas de loup, par un monde débordant d’associations visuelles et d’images poétiques toujours douces. En tête celle du « bouton de nacre » qui donne son titre au film : c’est, d’une part, la monnaie d’échange qu’utilisent des explorateurs anglais pour acheter la liberté d’un indien patagon à la fin du XVIIIème, ce qui scelle par la suite leur destin. D’autre part, c’est le seul reste d’une forme humaine qu’on retrouve de nos jours sur un rail, immergé dans le pacifique, qui servait de poids aux tortionnaires de Pinochet pour couler les corps de leurs victimes. C’est justement par le caractère terriblement dérisoire des deux anecdotes que leur gigantesque et délicate association fonctionne à merveille. Parce que ces histoires restent de petites images poétiques, elles semblent n’être que le fruit de l’imaginaire de cette voix qui nous les raconte ; mais en même temps elles restent si concrètes et ancrées dans des réalités vives et indéniables, qu’elles nous emportent en silence.

Mais qu’accomplit Le bouton de nacre au-delà des prouesses magiques de Nostalgie de la lumière, au coeur duquel vivait une entreprise analogue de création d’identité, déjà autour des fouilles obstinées des cadavres niés par la dictature Pinochet? Force est de reconnaître que le dernier opus de Patricio Guzmán n’occupe dans son cinéma qu’une place de second ordre, car il ne repousse pas vraiment les limites de son auteur, se contentant de les reporter, telles quelles, sur un sujet différent. Avec le Bouton de nacre, on peut oser parler de la mise en oeuvre d’un « système Guzmán » comme on pourrait le dire du travail programmatique de Rithy Panh. Système oblige, certaines trouvailles logiques, ou visuelles, trouvent une force moindre, et prennent le risque d’agacer les spectateurs les plus circonspects. Pour autant, Patricio Guzmán reste le meilleur descendant du cinéma de Chris Marker, grand maître du fondu enchaîné, et son film, un petit émerveillement.

* cosmologique : qui traite de la nature et des origines de l’univers

** aporétique : qui renferme un problème logique insoluble (auquel il n’y a pas de solution)

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