Le Colisée restauré par des constructeurs

Le Colisée, icône de l’empire romain et symbole de la beauté italienne, est aujourd’hui restauré par des entreprises en bâtiment. Triste paradoxe dans la mère-patrie de la restauration moderne.
L’amphithéâtre flavien a été construit entre 70 et 80 après Jésus-Christ sous les empires de Vespasien, puis de Titus. Il est de plan elliptique (189 mètres de long et 156 mètres de largeur) et d’une superficie de 6 hectares. Le Colisée pouvait accueillir entre 50 000 et 75 000 spectateurs aux combats des gladiateurs. Sa paroi extérieure, haute de 48 mètres, est constituée de plus de 100 000 mètres cubes de travertin. Le monument, situé en plein centre de Rome, fait les frais des intempéries et de la pollution. Un nettoyage du monument était envisagé depuis longtemps. En 2012, le PDG des chaussures Tod’s, Diego Della Valle, finance à hauteur de 25 millions d’euros la restauration du Colisée.

C’est plutôt une bonne nouvelle, si ce n’est que le monument avait été auparavant déclassé, en 2009, par le Commissaire extraordinaire à la conservation archéologique de Rome, Roberto Cecchi. Le déclassement avait été décidé suite à une expertise de l’architecte Donatella Fiorani, professeur de restauration architecturale à l’Université La Sapienza de Rome. La spécialiste de la restauration architecturale, reconnue dans le milieu, souhaitait que les restaurateurs ne bénéficient plus de la complète autonomie propre à leur métier. L’architecte affirmait que « les restaurateurs ont une formation opérative et applicative » et que « les ouvriers des entreprises en bâtiment sont habitués à travailler à grande échelle en intégrant des compétences diverses et variées pour résoudre des problèmes de conservation de type structurel, technologique et matériel ». En bref, pourquoi faire travailler des restaurateurs quand les ouvriers peuvent faire la même chose ?

Soixante-dix ans d’histoire de la déontologie effacés. C’était en effet, en 1939, que l’Institut Central de la Restauration (ICR, aujourd’hui ISCR, Institut Supérieur pour la Conservation et la Restauration) était fondé par Giulio Carlo Argan et Cesare Brandi sous la tutelle du ministre de l’Education nationale Giuseppe Bottai. Quiconque s’intéresse un peu à la restauration connait ce nom, Cesare Brandi, père de la déontologie moderne de la restauration (voir l’essai fondateur Théorie de la restauration de 1977). La restauration est depuis le domaine d’excellence des italiens. Il suffit de penser à l’arène de Verone, dont la restauration a duré 13 ans pour un site de 20.000 mètres carrés et un coût de 590 euros par mètre carré. Pensez, aussi, au séisme qui détruisait Assise en 1997, entraînant une nécessaire restauration de la basilique de la ville : 5 000 mètres carrés de fresques et 300 000 fragments recomposés. Néanmoins, en Italie, le métier de restaurateur a déjà subi un grave déficit en 2013 quand une loi a démembré l’universalité du métier en le divisant en douze secteurs de compétences, en le considérant comme artisanat spécialisé et en niant le parcours d’excellence qu’il doit acquérir.

Quand Della Valle a offert son mécénat, la restauration a donc été confiée à une entreprise en bâtiment, la Gherardi, puis la Aspera a pris la relève en juillet 2014. Les restaurateurs qui ont protesté face au vol de leur travail ont également exprimé leurs inquiétudes concernant le sort du monument, mais en vain. L’été dernier, après deux ans de restauration, les cinq premières arcades ont été dévoilées, confirmant les craintes de nombreuses associations. En effet, le 1er février dernier, le président de l’association des Restaurateurs Sans Frontières, Paolo Pastorello, a adressé une lettre au président du Conseil, Matteo Renzi, et au Ministre de la Culture, Dario Franceschini, en protestant contre les modalités de cette restauration et en faisant le triste état de la législation sur la conservation des biens culturels.

Gisella Capponi, directrice de l’ISCR, a exigé l’insertion sur le chantier de restaurateurs confirmés. Après le drame des Arcades du Colisée, il a donc été décidé que le chantier serait dirigé par des constructeurs mais ponctuellement confié à des restaurateurs, pour certaines tâches précises. Si le travail d’équipe est normal et nécessaire sur tout chantier de restauration, au Colisée, on voit pour la première fois en Italie un renversement de situation, comme dans une mauvaise comédie burlesque : désormais les constructeurs dirigent les restaurateurs. Les sous marchés, bien qu’illégaux, ont pour conséquence, comme le dénonce Paolo Pastorello, que, « si la restauration est réussie, le mérite revient aux constructeurs, mais si elle est mal faite, c’est la faute des restaurateurs ». La direction du chantier reste néanmoins entre les mains des constructeurs et « c’est comme si un orchestre merveilleux était dirigé par un mauvais chef d’orchestre », affirme le président de Restaurateurs Sans Frontières.

La restauration du Colisée n’était pourtant pas si compliquée puisqu’il s’agissait d’un « simple » nettoyage. Deux restaurations préliminaires avaient été menées, en 1995, par les universités de La Sapienza, Tor Vergata et Roma Tre : deux arcades avaient été restaurées selon la méthode mise au point entre 1981 et 1988 par Paolo et Laura Mora pour l’Arc de Constantin et les colonnes d’Antonin et de Trajan. Il s’agit de la nébulisation d’eau. En effet, la besogne paraît simple, mais sur un monument d’une telle importance et d’une telle surface, si le nettoyage n’est pas uniforme, il génère un aspect « à tâche » : tantôt plus clair, tantôt plus foncé. Au-delà de l’appréciation esthétique de l’œuvre architecturale, il est fondamental que sa conservation ne soit pas mise en péril. Le nettoyage est une opération irréversible. Ce qui est enlevé ne peut pas être rendu. Le monument souffre aujourd’hui, en plusieurs endroits, d’un nettoyage trop agressif qui efface sa « peau naturelle de vieillissement ». Outre l’effacement des parties propres à la nature de l’œuvre, le Colisée risque d’avoir un aspect « eau de javel ».

On pourrait être étonné que le prestigieux et ancien ISCR n’ait pas réagi avec plus de vigueur au déclassement et à l’assignation du marché de restauration à des constructeurs, mais souvenons-nous que l’ISCR est un organe interne au Ministère et qu’il est difficile de s’y opposer en interne.
Les entreprises en bâtiment n’ont pas leur place sur des chantiers de restauration. Sur un chantier comme celui du Colisée, leur rôle devrait être limité à des tâches concernant, par exemple, la structure de l’édifice.

Le chantier de 1999 a vu à l’œuvre 6 restaurateurs spécialisés avec un résultat de 1.1 mètre carré par jour et par homme, pour une surface de 1 600 mètres carrés. L’entreprise Gherardi devait restaurer 45 000 mètres carrés en dix mois. En employant 8 ouvriers, la Gherardi a nettoyé 1 400 mètres carrés, soit 0.58 mètre carré par jour et par homme: une performance deux fois inférieure à celle des restaurateurs du chantier de 1999. Au rythme de 5 arcades à l’année, l’entreprise Gherardi aurait mis 20 ans pour mener à bien la « restauration », au lieu des 3 initialement prévus. L’entreprise Aspera a alors repris le marché en s’engageant à restaurer 35 000 mètres carrés dans la première année, soit 70 arcades!!!
Il ne s’agit pas d’une course pour la gloire du mécène Della Valle, mais du destin de l’un des monuments les plus emblématiques au monde…

Comment se fait-il que les restaurateurs que le monde envie tant à l’Italie soient si peu considérés dans leur propre pays et que les chantiers qui leur reviennent de droit leur passent sous le nez au profit d’une autre catégorie professionnelle ?

Si le Colisée est le premier cas de restauration d’un bien culturel confiée à une entreprise en bâtiment, il ne sera pas le dernier. La réhabilitation du théâtre romain de Luni (Ligure) va être confiée à une entreprise en bâtiment malgré le désaccord des surintendants.

Triste et stupide destin pour le patrimoine italien qui se voit privé d’une conservation digne de ce nom et qui, de plus, ne profite pas des talents des excellents restaurateurs du pays !

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