Le Garçon et la Bête (Bakemono no ko, 2015) de Mamoru Hosoda

Le Garçon et la Bête (Bakemono no ko, 2015) de Mamoru Hosoda

Note : ★★★★★

Été 2014, les amoureux de cinéma d’animation japonais sont assommés par l’annonce de l’arrêt de production de films, par le légendaire studio Ghibli. Bien que le studio l’eût rapidement démenti, accusant une erreur de traduction (il s’agissait plus d’une pause que d’un arrêt définitif), une question s’éleva plus sonore que toutes les autres : qui pourra remplacer le studio et ses deux créateurs ? Les génies artistiques que sont Hayao Miyazaki et Isao Takahata, ayant signé l’année précédant leurs films « testament », que sont respectivement Le Vent se lève et Le Conte de la princesse Kaguya ! Bien que possédant un coup de pinceau bien différent de celui de Miyazaki (Takahata ne dessinant pas lui- même), le réalisateur Mamoru Hosoda a réussi, depuis La Traversée du temps en 2006, à émerger comme étant la réponse à cette question, tant ses films sont empreints d’une passion irradiante, d’un réalisme brutal et d’un humanisme bouleversant, dont le parangon artistique semblait être Les Enfants loups, Ame et Yuki (2012). C’était avant que Le Garçon et la Bête, ne débarque sur nos écrans en ce début d’année.

Ren, un petit garçon de neuf ans, perd sa mère d’une manière aussi soudaine que tragique, et est toujours sans nouvelle de son père depuis leur divorce. Refusant de suivre ses tuteurs légaux, c’est le cœur meurtri et empli de haine envers l’humanité qu’il fugue en plein cœur de Shibuya. Il y rencontre Kumatetsu, une bête armée d’un gigantesque katana lui barrant le dos, et qui a reçu l’ordre par le seigneur du Jutengai (royaume des bêtes) de se trouver un disciple, s’il espère un jour lui succéder. Intrigué par le jeune garçon, il lui propose alors de le suivre, ce que Ren fera en partie, malgré lui. Et, malgré leur mauvais caractère et leur apparente asociabilité, Ren et Kumatetsu vont cohabiter pendant plusieurs années, et poursuivre un voyage qui les transformera bien plus qu’ils ne le pensent.

Une beauté graphique atypique

Le style pictural de Mamoru Hosoda diffère assez des canons artistiques présents dans le cinéma d’animation japonais (voir dans le cinéma d’animation en général), notamment dans les films du studio Ghibli. Il est caractérisé par un immobilisme des décors, disposés en profondeur dans un nombre de champs restreints (au contraire de la nature mouvante sur une multitude de plans spatiaux chez Miyazaki), dans lesquels vont évoluer des personnages à la silhouette délicatement inspirée des anime japonais (particulièrement visible chez les humains). L’accent de l’animation est alors mis sur les vecteurs expressifs des personnages (les yeux, sourcils, bouche, nez,…), sans s’encombrer d’enjolivements fouillés sur leur apparence (pas de détails sur la fourrure de Kumatetsu, les cheveux de Ren,…). De même, la sobriété semble être le maitre mot ayant régi le choix des couleurs, le réalisateur préférant se concentrer sur la couleur idéale pour chaque élément, plutôt que sur un enchainement de nuances fastueuses. Si ce choix esthétique semble simpliste sur lepapier, en réalité il soutient parfaitement la volonté du réalisateur de nous conter une « histoire de personnages », attachante, humaine et vivante. Ce sont les personnages qui apportent le mouvement, l’énergie qui semble transpirer du long métrage, ainsi, les décors sortent de leur inertie uniquement lorsque les personnages agissent sur, et à travers eux, comme les feuilles soulevées par les mouvements de sabre de Kumatetsu. Par leur simplicité graphique et leur charisme, les personnages emportent d’emblée l’attachement et l’empathie du spectateur, qui sera complice de leur sautes d’humeur hilarante, de leur bravoure ou de leur peine. Par l’humilité de son dessein, Mamoru Hosoda invite chaque spectateur à vivre dans l’histoire.Garcon et bete paragraphe 1

L’art de Mamoru Hosoda

A travers la mise en scène de ses idées et obsessions à la fois sociologiques et esthétiques, Mamoru Hosoda dote ce simple récit initiatique (dans lequel nos deux héros vont apprendre à combattre leur solitude, se relever face à l’adversité et bien entendu, mûrir grâce à leur relation), d’une profondeur sentimentale et philosophique inouïe pour un film d’animation destiné à un jeune public. Alors que Ren est consumé par la haine, suite au décès de sa mère et de l’abandon de son père, son salut passe par son apprentissage au Jutengai, utopie pacifiste et merveilleuse inspirée du shintoïsme, créé par le réalisateur (idée pertinente en effet, les ténèbres ne sont présentes que chez les humains, le seul animal capable de malveillance). Malgré sa différence, Ren est directement adopté par Kumatetsu et par le peuple du Jutengai, ce lieu devenant l’exacte antinomie d’un Shibuya déshumanisé. D’abord réticent, le jeune garçon s’épanouira au long de sa relation avec Kumatetsu, l’ours bourru et colérique, et surtout au travers de son apprentissage basé sur les taches de la vie quotidienne et les arts martiaux. Loin de véhiculer une idéologie martiale (de l’exercice et de l’ordre), Mamoru Hosoda exprime un discours inspiré des arts martiaux asiatiques et de la philosophie zen, dans lesquels le travail physique amène à la connaissance et la compréhension de soi. Pratique que le réalisateur choisit de parfaire, via la recherche intellectuelle, lors du retour de Ren à Shibuya (seul bémol rythmique du long métrage). L’aventure souffle continuellement dans Le Garçon et la Bête, qu’elle soit épique (le voyage au sein du vaste royaume des bêtes, les combats homériques entre Kumatetsu et son rival Iōzen, la composition musicale,…) ou humaine. Le réalisateur aborde avec justesse et honnêteté les évènements extrêmement dramatiques vécus par Ren, de la mort de sa mère à l’abandon paternel, ou la recherche d’identité. Il n’exclut jamais les instants les plus sombres de la vie de Ren, tout en ayant l’intégrité d’avouer qu’il ne saurait trouver de solutions face aux situations les plus dures et complexes (les retrouvailles de Ren et de son père, après des années d’abandon). Mamoru Hosoda ne se cantonne pas à la simple illustration d’un récit d’aventures initiatiques, qui serait figé dans le temps, il insuffle la vie au Garçon et la Bête, lui apportant une dimension de « vécu » communicative. Le Garçon et la Bête écarte le piège de l’illustration superficielle, pour devenir territoire d’apprentissage humain et émotionnel.

garcon et bete paragraphe 2

S’il fallait réserver une critique négative envers Mamoru Hosoda, ce serait sur la durée du long métrage, tant la richesse présente dans Le Garçon et la Bête aurait mérité plus de temps pour totalement s’épanouir. Le réalisateur Japonais avait déjà frappé très fort avec Les Enfants loups, Ame et Yuki, il prouve avec ce long métrage que son talent ne semble pas avoir de limite. Le plus impressionnant est qu’avec Le Garçon et la Bête, Mamoru Hosoda rejoint le cercle très fermé d’artistes (Miyazaki, Takahata, mais aussi Kurosawa, Scorsese, Leon,…) qui ont su par le langage filmique, créer la vie, et surtout la transmettre. Car Le Garçon et la Bête est de ces films qui donnent l’impression d’avoir vécu pleinement, le même nombre d’années traversées par les personnages à l’écran.

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