Le mirage de Santa-Fe

«Three, two, one, main engine start, good luck Apollo..»

C’est clairement ce qui devrait apparaître au début de cette vidéo dantesque que nous offre le Studio Ouchhh à l’occasion de sa collaboration avec l’Institute of American Indian Art de Santa Fe au Nouveau Mexique. Ayant eu accès à la pièce la plus impressionnante du lieu, un incroyable dôme (dans le même esprit que notre Géode parisienne), ce studio de jeunes créatifs turques a mis en place une réflexion autour de deux concepts : la topographie et l’homéomorphisme.

Je sens que le dernier terme vous mets mal à l’aise n’est-ce pas, donc je vous l’explique brièvement, mais attention mal de tête en prévision : l’homéomorphisme est en topologie (l’étude des déformations spatiales, type ruban de Möbius) une notion qui rendrait possible l’expression simultanée de deux espaces topologiques vu différemment. On parle là de structures composant un espace vectoriel qui suivant leur bijection (une application bijective est par essence bijective si seulement tout élément de son ensemble d’arrivée a un seul antécédent, c’est-à-dire est image d’exactement un élément de son ensemble de départ) est ouverte ou fermée, ce qui donne dans l’espace des «figures géométriques» partant dans toutes les directions. J’ai perdu 90% de mes lecteurs quand vous lirez ces lignes donc, pour les plus curieux je vous laisse voir les travaux de Nicolas Bourbaki, Eléments de mathématique : Topologie générale. Voilà pour la prise de tête.

Donc, revenons à la vidéo de ces artistes mi-démons, mi-mathématiciens. Quand le musée leur a proposé cette collaboration, le but était de faire découvrir la diversité spatiale, culturelle  et topographique du Nouveau-Mexique. Jusque là le sujet est bateau. Mais la manière dont ils ont traité le sujet est à des années lumières de ce qu’on pourrait imaginer comme rendu. Formellement interdite aux épileptiques, aux femmes enceintes et aux hypersensibles, cette vidéo est l’expression incarnée d’une certaine folie psychédélique autour d’une musique spatiale déroutante (faudrait que je vois avec Xavier Roffi notre chef de rubrique musique d’où un truc comme ça peut sortir). Arrêtez tout, appuyez sur play et perdez- vous dedans. Pour donner une échelle, un homme se tient devant le dôme et observe la scène où l’on reconnait des zones de relief, des signes et des structures rappelant la culture amérindienne mais aussi une abstraction très travaillée, la décomposition des champs visuels entraînant une véritable hypnose, une plongée dans cet abîme en noir et blanc. Contrairement à nos confrères (Fubiz, Trippy, Nuzzel etc..) qui donne un contenu ultra lapidaire sur ce collectif et leur dernière création voici notre valeur ajoutée 100% critique : depuis des années ils écument le web en larguant des ogives visuelles : de la typographie, des retouches, des incrustations, ce qui ressort est une véritable cohésion graphique, un trait caractéristique qui permet de les identifier au premier coup d’œil ; depuis leurs bureaux à Vienne, Istanbul, Barcelone et Munich ils s’imposent naturellement au sein du milieu de l’art digital.

Prouesse multisensorielle, chacune de leurs créations est une ode à l’imagination la plus délurée ; que ce soit pour des logos ou des expositions ils disposent d’un arsenal de techniques et de propositions visuelles qui humilie la plupart des créa’ européens, en utilisant aussi avec finesse des éléments réels (naturel, architecturaux, anthropomorphique etc.) pour donner corps à leur projet. Un aller simple sur leur site est une excellente idée pour voir ce qu’on peut faire de mieux avec un ordinateur, un cerveau et une passion pour le graphisme.

Site de ces génies du mal
Crédits vidéo/ photo : Ouchhh Studio

Les commentaires sont fermés.