Le patrimoine retrouvé alias le patrimoine dérobé

Le plus grand butin d’objets archéologiques jamais retrouvé par les Carabiniers italiens retourne en Italie. Sur ses traces, c’est l’histoire de la Mafia qui se dessine.

Le 21 janvier 2015 a eu lieu la conférence de presse au Musée National Romain des Thermes de Dioclétien pour présenter le butin retrouvé et rapatrié par le Commandement de Tutelle du Patrimoine Culturel (TPC) de l’Armée des Carabiniers italiens.

Il s’agit de 5000 objets archéologiques retrouvés dans cinq caveaux clandestins en Suisse, à Bâle, contrôlés par Gianfranco Becchina, trafiquant d’art à la tête d’un vaste réseau criminel, dont faisait partie les, « tombaroli » (pilleurs de tombes), les restaurateurs, les marchands d’art, et dont ont bénéficié les collectionneurs privés et les musées publics.
Le patrimoine qui rentre en Italie à la fin de la très complexe enquête judiciaire, dénommée « Thésée »,  est estimé à 50 millions d’euros.
Plus précisément ce sont 5361 objets archéologiques allant du VIII siècle avant Jésus-Christ au III siècle de notre ère, et provenant de fouilles clandestines effectuées en Calabre, Campanie, Latium, Pouilles, Sardaigne, Sicile qui reviennent au patrimoine italien.
Ces objets étaient conservés en Suisse, dans les caveaux de Gianfranco Becchina, dans le but de trouver des acquéreurs aux Etats-Unis, au Japon, en Australie, en Angleterre. La galerie d’art « Palladio Antique Kunst » à Bâle, dont l’épouse de Gianfranco Becchina, Ursula Juraschek, allemande naturalisée suisse, était propriétaire, couvrait le trafic d’art.

Déjà en 2011, après quasiment dix ans d’enquêtes, le tribunal avait saisi les caveaux de Gianfranco Becchina et les objets qui y étaient conservés, comme étant issus de fouilles illicites.  Gianfranco Becchina est néanmoins aujourd’hui en liberté, propriétaire du beau et ancien château ducal « Bellumvider » ayant appartenu aux princes Pignatelli Aragona Cortes Tagliavia, dans sa ville natale de Castelvetrano (Sicile).
Gianfranco Becchina préfère cependant vivre dans son domaine campagnard, ex bien de la même famille princière, dans un fief pas loin de Selinunte, le parc archéologique plus grand d’Europe. Il y possède un terrain qui s’étend sur 25 hectares couvert de trois mille oliviers avec lesquels il produit son huile d’olive « Olio Verde », vendue dans le monde entier, et en particulier à la White House. Il est aussi propriétaire de deux cimenteries.
Gianfranco Becchina n’a jamais été condamné car son crime est en prescription extinctive (l’écoulement de la durée du crime annule les possibilités de poursuite judiciaire). Gianfranco Becchina nie toute implication au trafic d’art et tout lien avec la Mafia ; il se définit comme un amateur et un collectionneur d’art qui s’est retiré du commerce (légal) en 1994. Il se vante d’être sorti indemne des enquêtes que Paolo Borsellino lui-même avait mené à son encontre. La déclaration n’est pas anodine si l’on pense que Paolo Borsellino était un magistrat, héros de la lutte contre la mafia, tué par « Cosa Nostra » (Mafia sicilienne) avec cinq agents de son escorte dans l’explosion de sa voiture piégée à Palerme, en 1992.

Derrière la puissance de Gianfranco Becchina il y aurait un autre citoyen de Castelvetrano, un citoyen particulier : Matteo Messina Denaro, aujourd’hui l’un des criminels les plus recherchés au monde, chef de « Cosa Nostra », la Mafia sicilienne, successeur de Bernardo Provenzano, en fuite depuis 1993. Grand amateur d’art, comme son père Francesco, auquel il a succédé dans la gouvernance mafieuse de Castelvetrano et du territoire de Trapani. Francesco Messina Denaro a été l’un des premiers pilleurs de Selinunte. Le cas le plus éclatant est celui de l’Ephèbe de Selinunte, une statuette grecque en bronze du V siècle avant Jésus-Christ, conservée dans la mairie de Castelvetrano, surnommée « u pupu » (l’enfant) et volée en 1962 par Francesco Messina Denaro dans le but de la vendre à l’étranger. N’y parvenant pas, une rançon de 30 millions de lires fut demandée à la ville de Castelvetrano. La somme ne fut jamais payée, mais la statuette retourna en 1968 à Castelvetrano, grâce à l’intervention de la police.

Mais retournons aux enquêtes actuelles du Commandement de Tutelle du Patrimoine Culturel (TPC) de l’Armée des Carabiniers italiens sur Gianfranco Becchina.
Outre les 5361 objets retrouvés, le commandement TPC des Carabinieri, a trouvé ce que le FBI appelle le « dossier Becchina » composé de 13 mille fascicules pleins de factures, bon de livraisons, lettres, photographies… une très importante documentation concernant l’histoire du trafic illégal d’œuvres d’art.
L’une des photos du « Becchina » a permis aux Carabiniers et au FBI d’identifier un sarcophage romain d’une valeur de 4 millions de dollars, qui était caché dans le Queens à New York, et qui était destiné au trafiquant d’art Noriyoshi Horiuchi, au Japon .

La documentation démontre que Gianfranco Becchina a traité, il y a fort longtemps, avec les plus grands musées du monde, dont le Louvre, le musée de Monaco, le Metropolitan de New York, le musée de Boston, le Ninagawa de Hurashiki au Japon, l’Ashmolean de Oxford, le musée d’Utrecht, le musée de Toledo dans l’ Ohio, et encore beaucoup d’autres. Même de prestigieuses universités ont bénéficié de ses « services » comme la Columbia, celles de Washington, de Kassel, de Princeton et Yale.

La commission rogatoire internationale « Thésée » avait permis en 2009 le rapatriement du vase représentant le mythe d’Europe signé par Assteas du Getty Museum de Malibu à Paestum (Campanie). Le vase avait été trouvé, lors de fouilles illicites, en 1974 à Sant’Agata dei Goti (Campanie) et acheté pour 500 mille dollars.

Le nom de Gianfranco Becchina est lié, outre à celui du chef de « Cosa Nostra », Matteo Messina Denaro, à celui de Pasquale Camera, l’un des plus grands trafiquants d’art au monde, ex agent de la Garde des Finances (police douanière et financière italienne), provenant de Pompéi, qui a pillé en particulier le patrimoine du sud de l’Italie. C’est en effet grâce à une photo retrouvée dans sa voiture, que le vase d’Assteas a pu être identifié. Pasquale Camera est mort en 1995 dans d’étranges circonstances, sur l’autoroute entre Naples et Rome.
Gianfranco Becchina a vendu des œuvres d’art également aux milliardaires américains Shelby White et Leon Levy auxquels le Metropolitan Museum a dédié une de ses ailes gréco-romaines, que les époux avaient financée à hauteur de 20 millions de dollars. De leur « mécénat » ont également bénéficié plusieurs universités, telles Cambridge, Harvard, Princeton. Les enquêtes ont démontré que leur collection privée d’antiquités est en grande partie issue de fouilles clandestines.

Le butin retrouvé aujourd’hui par le Commandement de Tutelle du Patrimoine Culturel (TPC) de l’Armée des Carabiniers italiens, représente un record en termes de quantité d’objets récupérés. La documentation de Becchina démontre, néanmoins, que les objets non retrouvés jusqu’ici, sont encore très, et même trop, nombreux.
Pour les trésors qui ont regagné la légalité et le domaine public, le ministre de la culture Franceschini, souhaite qu’ils soient rendus aux régions d’origines.
L’Etat rend ainsi, ce que la Mafia a enlevé à la communauté, son patrimoine, son histoire, son identité.

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