Le patrimoine sicilien (n’) est (pas) à la Mafia

On pense que le patrimoine appartient à la Nation.

On le pense car c’est écrit.

Pas n’importe où. Mais sur dans la constitution italienne (art. 9 : “La République promeut le développement de la culture et de la recherche scientifique et technique. Sauvegarde et valorise le patrimoine historique et artistique de la Nation“), louée comme l’une des plus belles au monde. Effectivement.
Mais il y a des exceptions. Des exceptions si récurrentes et si ancrées dans les mémoires que, parfois, en Italie, on oublie que d’exceptions il s’agit et que, non, ce n’est pas normal. L’indignation trouve rarement un écho suffisant à la portée de sa cause. On ne parle pas ici de quelques faits divers, on parle ici du patrimoine de l’humanité. On parle ici de la porte de l’Europe sur la Méditerranée, on parle ici de la région par laquelle la civilisation grecque a fait son entrée dans le continent via l’Italie.
On parle de la Sicile.

Ces exceptions sont nommées de différentes manières… Aujourd’hui on a le choix entre autonomie et Mafia. Ce n’est pas la même chose, pourtant. Il se trouve que la Sicile n’est pas seulement la terre des paysages époustouflants et du patrimoine incommensurable. Quatre sites culturels siciliens sont aujourd’hui inscrits sur la liste du patrimoine mondial par l’UNESCO : Agrigente, Casale, Noto, Syracuse. Mais, la Sicile, c’est aussi la mafia. Ce n’est pas que dans les films, c’est aussi dans la gestion du patrimoine qui nous appartient. C’est aussi, on l’a vu, dans les fouilles illicites, dans les vols tolérés, dans le trafic des œuvres d’art. Le commandement des Carabiniers, spécialisé dans la sauvegarde du patrimoine culturel, fait tout de même un remarquable travail dont on a pu récemment apprécier le magnifique résultat.
Il s’agit néanmoins de procédures qui vont pallier aux conséquences du problème, pas à la cause. Face au constat de la mafia, en Sicile, on pourrait logiquement s’attendre à un contrôle encore plus serré et intègre de l’Etat. Oui…
La Sicile est pourtant une région spéciale. Je ne parle pas ici de son histoire, de sa beauté ou de ses problèmes. Je parle, ici, de son statut politique, législatif, administratif et financier. La Sicile bénéficie d’une autonomie spéciale, tout comme deux autres régions en Italie, la Vallée d’Aoste et le Frioul-Vénétie julienne. L’autonomie de la région nait en 1946. A noter que la République italienne nait en 1948. La République intègre dès sa naissance l’autonomie que le roi Umberto II avait conférée à la Sicile. La Région Sicile nait ainsi avant l’Etat Italie…
Alors que les réformes du ministre Dario Franceschini, attendues depuis longtemps, sont très admirables, porteuses de l’espoir d’une nouvelle saison dans la gestion du patrimoine italien, on se demande pourquoi le ministre n’a jamais évoqué le statut de la Sicile? On pouvait penser, logiquement, que les réformes du Ministère des biens et des activités culturelles et du tourisme italien, allaient toucher toute l’Italie. Non, l’autonomie de la région lui laisse, et non pas à l’Etat, le pouvoir de légiférer en matière de biens culturels, outre que l’agriculture, la pêche, l’environnement, la fonction territoriale, le tourisme, et la police forestière. Il va de soi que le Président de la Région Sicile, Bernardo Crocetta, a de nombreux et réels pouvoirs.

Par ailleurs, dans l’appel international à candidature pour la direction des plus importants musées italiens, aucun établissement situé en Sicile ne figure parmi la liste des vingt sites. Quand on voit à quel point la Mafia est présente sur le territoire, comment peut-on penser que cette autonomie, dont la région bénéficie, va être bien exploitée ? C’est la question que soulèvent plusieurs associations de défense du territoire sicilien. Comment peut-on allouer à la région des fonds nationaux et européens, en sachant qu’il y aura très probablement, à minima, une ingérence de la Mafia dans leur gestion? Comment l’Etat, qui se heurte face au trafic illicite des biens culturels, qui met en place la sauvegarde du patrimoine et organise le combat de ce crime, peut laisser une telle situation de tolérance, surtout face aux nombreux cas de mal gérance du “département régional des biens culturels et de l’identité sicilienne” au sein de la Région ?
Le département, dont la précision relative à l’identité sicilienne est assez étrange, possède une complète autonomie et, à la différence des autres directions régionales des biens Culturels, ne dépend pas du Ministère. Les nombreux cas de mal gérance du patrimoine sicilien, et des neuf surintendances dispatchées sur le territoire régional, ne provoquent que quelques articles de dénonciation, comme celui-ci. L’été dernier, neuf surintendants sur neuf, ont été enlevés de leur poste de direction, postes occupés ensuite, par des personnes ayant des compétences inadaptées aux surintendances qu’ils allaient diriger. Des fonctionnaires se trouvent à la tête de mission à haute compétence scientifique… La décision, à discrétion du conseiller régional de la culture, Salvatore Giglione, n’a pas de recours… La surintendante de Syracuse, Beatrice Basile, a été gratuitement suspendue de sa charge, à laquelle, après l’émoi de la communauté scientifique et enquête judiciaire, elle a été néanmoins réadmise. Mais ce ne sont que certains des cas d’injustice auxquels sont confrontés les historiens et les archéologues, “trop” scrupuleux dans leur travail et la sauvegarde du territoire, surtout si cette sauvegarde se pose en travers de certains projets voulus par la toute-puissante Région.
Rendre le patrimoine dérobé à la Sicile, lui allouer des fonds, est-ce vraiment une solution intelligente face à la complète autonomie de cette région et à la mentalité mafieuse qui en conditionne le sort? Nous demandons donc au Ministre de la Culture italien comment peut-il réorganiser “son” ministère, en oubliant la Trinacrie (nom grec de la Sicile dans l’Antiquité), ou du moins, en faisant comme s’il ne s’agissait pas de la région la plus pillée d’Italie, source d’un immense trafic international ? Pourquoi laisser en l’état les choses, se donner tellement de mal pour en limiter les conséquences néfastes, et ne pas aller à la source du problème?
L’autonomie de la Sicile n’est pas la cause de la présence de la Mafia sur le territoire. Une éventuelle suppression de l’autonomie éliminerait-elle le problème Mafia ? Il y a maintes régions en Italie qui ne bénéficient pas d’un statut spécial d’autonomie mais qui sont tout de même, plus ou moins, affectées par le problèmes des organisations criminelles, il suffise de penser à la « Camorra » en Campanie. Sans parler du rapport, ou mieux des rapports, entre Etat et Mafia qui ont été, et sont, dans l’histoire italienne, très nombreux.

La gestion autonome des biens culturels de la Région Sicile, est donc symptomatique du laisser-faire de l’Etat envers la Mafia. On se demande pourquoi.

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