Le sel de la terre (2014) de Wim Wenders

Documentaire sur la vie et le travail de Sebastião Salgado.

Sebastiao Salgado : « On est un animal féroce, notre histoire, c’est celle des guerres »

La rencontre entre le cinéaste Wim Wenders, figure essentielle du nouveau cinéma allemand des années 1970-80 (Werner Herzog, Rainer W. Fassbinder, Werner Schroeder…), et le photographe Sebastiao Salgado offrait la possibilité de redécouvrir, dans une approche qui aurait mérité d’être plus dialectique, les photographies du maître brésilien via une immersion quasi totale dans son travail (on parcourt toutes les périodes de sa vie), voire dans son quotidien (son fils est coréalisateur, le projet écologique autour de sa ferme familiale). L’intérêt d’un tel projet se situait dans l’approche cinématographique de Wenders, admirateur inconditionné du travail de Salgado, mais également capable de l’amener sur des terrains de réflexion à la fois esthétique, technique et philosophique, qui devait lui permettre de dépasser l’aspect hagiographique.

Le documentaire rend évidemment hommage au travail sensationnel de Salgado ; ses photographies, d’un noir et blanc éclatant, toujours extrêmement stylisées et composées, sont un mélange, plastiquement ambivalent, de forme baroque (pour la richesse visuelle) et de réalisme froid (pour l’aspect sans concession), qui leur donne une valeur artistique et historique évidemment fascinante. La photo de Salgado peut cependant poser un problème d’ordre moral : pourquoi magnifier autant l’horreur et la misère ? Pourquoi rendre beau l’innommable ? Si la question ne se pose pas sur sa dernière période, celle consacrée aux « animaux et paysages » (Génésis), où il souhaite d’ailleurs rendre un bel hommage à la planète, elle aurait pu être très pertinente pour les clichés pris en Afrique (cf. le génocide Hutsu et Tutsi par exemple), mais Wenders ne s’avance jamais dans cette direction.

La musique de Laurent Petitgand, magnifique mais omniprésente, accentue cette sensation esthétisante qui parcourt l’ensemble du documentaire, laissant finalement que peu de place à l’humain (excepté peut être son passage dans la tribu en Amazonie et celui dans la Sierra Pelada qui est la plus grande mine d’or à ciel ouvert). Ce « manque », cette distance critique de Wenders se ressent également lorsqu’ils abordent les différentes « guerres » où Salgado fut un témoin privilégié (cf. les puits de pétrole en feu pendant la Guerre du Golfe au Koweït), mais où le génie de Wenders semble totalement absent, ne parvenant qu’à rendre anodin et totalement sommaire les quelques propos relayés par Salgado (mis face à ses propres clichés). Si l’homme reste le cœur même de l’œuvre du photographe brésilien (le corps, les mains, ses déplacements à travers le monde), il n’est clairement pas celui du documentaire réalisé par Wenders, qui se suffit, étrangement d’ailleurs, d’une forme d’esthétique assez paresseuse (bien inférieure à celle induite pour son documentaire sur la danseuse Pina Bauch) à la fois envoûtante (pour la musique mélancolique et les postures contemplatives de Salgado regard au loin) et pénétrante (la voix rugueuse et le visage marqué de Salgado regard caméra). Un exercice pompeux qui aurait pour simple but de rallier les spectateurs à la cause de Salgado (devenu apparemment « écolo » et totalement fasciné par les arbres) et à celle de Wim Wenders lui-même (rejoindre le « fan-club Salgado »).

Si la démonstration de force du cinéaste allemand est forcément efficace, et que la beauté des photographies se suffit largement à elle-même, on aurait tout de même aimé avoir une réflexion plus détaillée et complète sur le métier de photographe. Sur cette aventure humaine qu’a mené, durant des décennies, cet immense témoin du XXème siècle, et surtout, de la part d’un cinéaste de la trempe de Wim Wenders.

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