« L’Enfer a été fait pour les curieux »

Le Musée Rodin propose « L’Enfer par Rodin » jusqu’au 22 janvier 2017.

Le Musée Rodin invite le visiteur à revivre tout le processus créatif de la Porte de l’Enfer, célèbre oeuvre de Rodin. Ce sont près de 170 oeuvres qui sont exposées. Une soixantaine de dessins sont visibles pour la première fois, car rarement montrés au public, ainsi qu’un bon nombre de sculptures spécialement restaurées pour l’occasion. 

La Porte de l’Enfer est une oeuvre emblématique qui a constitué un bouleversement dans l’histoire de la sculpture. Revivre sa création est l’occasion de se plonger au coeur du travail de réflexion de Rodin, mais également de voir l’évolution de son travail, de sa technicité et de son idée ; et surtout de revivre l’Histoire. 

L’Enfer de Rodin : entre fièvre et tourments

L’Enfer sera le thème central du travail du sculpteur. La commande de l’oeuvre est lancée en 1880 et devait à la base être destinée aux Arts Décoratifs. A l’époque, Rodin n’a pas le succès qu’on lui connait aujourd’hui. Ses inspirations seront multiples, il s’inspirera bien évidemment de La Divine Comédie (Dante) mais également des Fleurs du Mal (Baudelaire). Lorsque l’on parcourt l’exposition on se rend bien compte des sources de son inspiration. Rodin a étudié les textes en profondeur et en connait les moindre facettes, et pourtant si au début il s’y colle presque, au fur et à mesure il s’en éloigne pour créer une interprétation nouvelle et des figures qui lui seront propres. 

On voit clairement qu’il a cherché longtemps la façon dont cette porte serait construite, on voit la naissance des caissons, l’Enfer de Dante est ici clairement repris et étudié. Comme beaucoup d’artistes de l’époque c’est un passage de La Divine Comédie qui fascine. Dante tente de rejoindre sa dulcinée, confinée au Paradis, et pour se faire il doit traverser tout d’abord les neuf cercles des Enfers. Une preuve d’amour aussi forte que rude, c’est ce qui plait aux artistes : une telle dévotion pour l’être aimé peut souvent être apparentée à la folie par laquelle on passe pour créer l’oeuvre parfaite. Rodin traverse ces étapes de l’enfer, il dessine, moule et modèle avec fougue et rage. Il tente à tout prix de donner vie à ce qu’il a en tête pour un rendu parfait. 

Ses inspirations iront au-delà, et il puisera directement ses idées chez Ghiberti avec sa porte du Paradis, et l’on reconnait nettement cela en étudiant les caissons. Au départ tout est délimité, réfléchi et rangé. Plus tard, Rodin fera évoluer sa porte et tentera de faire quelque chose de plus fluide où les damnées se mêlent aux figures. Ce qui importe maintenant c’est la profondeur et plus tant la compartimentation. 

L’évolution dans l’idée de Rodin est intéressante et les oeuvres exposées nous permettent facilement de voir pas à pas le cheminement de l’artiste. Son travail est empli d’une grande force qu’on ne saurait ne pas voir. Lorsque l’on regarde Le Penseur, bien que le personnage soit supposé être dans une position paisible c’est une force incroyable qui s’en échappe et on se sent ridicule à ses côtés. Bien que l’oeuvre soit un plâtre, une étude, et non le travail fini, on comprend alors toute l’intensité et la puissance qui s’en dégage. On peut également le constater lorsque l’on s’intéresse aux personnages des damnés ou au groupe d’Ugolin. L’intensité qui se dégage déjà des dessins préparatoires, et ensuite des plâtres, prouve encore une fois toute la force qui émane du travail de l’artiste.

L’Amour toujours

L’amour joue un rôle très présent dans le travail de Rodin. On le voit par exemple avec Le Baiser, ce groupe est le symbole même de l’amour tragique, des amants qui sont condamnés pour s’être aimés. L’amour et les passions humaines sont une thématique centrale chez Rodin et notamment lors de la conception de sa porte. C’est à ce moment-là, au milieu des années 1880, que l’oeuvre de Baudelaire entre en jeu. Les thématiques de l’amour, des passions, de la tentation ainsi que de la sensualité entrelacent petit à petit l’inspiration dantesque. En 1885, Rodin voit sa renommée grandir de plus en plus. Son atelier est visité et nombre de critiques viennent à parler de la fameuse Porte. Alors Rodin semble satisfait de son travail. Il demande des devis à différentes fonderies. La fonte n’aura en revanche pas lieu, Rodin continue ses recherches en devenant de plus en plus libre et répond de moins en moins aux codes iconographiques de l’époque. 

Les sentiments qui sont exprimés par les personnages sont plus ambigus, plus complexes, plus humains. C’est une porte accessible qui est en train de se mettre en place. Une vision de l’enfer où l’homme aurait sa place et où les comportements humains pourraient exister. La sensualité et la séduction sont alors très fortement mises en avant. 

Rodin à ce moment expose ses études et les accompagne de textes des Fleurs du Mal ; il lui sera même demandé d’illustrer un exemplaire. 

Au-delà

Une fois les personnages et les thèmes définis, Rodin va alors s’atteler à la conception du cadre et de son lien avec l’intérieur des panneaux. Il est alors impératif que le cadre, qui viendra structurer l’œuvre, et les figures conçues spécialement pour habiller celui-ci, soient en parfaite cohésion avec les scènes intérieures. Rodin doit désormais penser son projet en ne sachant pas dans quelle architecture l’inscrire puisque le projet des Arts Décoratifs a avorté.

Rodin va alors passer un temps considérable à réfléchir aux personnages qui composent le cadre, au cadre lui-même mais aussi aux personnages en dehors de ce dernier. Tout doit être parfait, cohérent et comme il a pu le visualiser. Bien que Rodin ait un répertoire de formes et de figures, il lui faut choisir celles qui correspondent le mieux à ce que sera le résultat final. 

C’est en 1898 que Rodin est enfin prêt et qu’il souhaite exposer la Porte de l’Enfer aboutie. Ce sera l’occasion pour lui d’expliquer pourquoi la porte est fragmentée en plusieurs exemplaires, pourquoi son état est incomplet. Rodin avait pourtant réalisé un exemplaire complet de la Porte pour l’exposition universelle de 1900, mais ce n’est pas celui-là qui sera visible par le public. Un nouvel exemplaire de la Porte sera alors réalisé et Rodin modifiera quelques détails à la toute fin de sa vie. C’est cette version qui aurait normalement dû être exposée en 1900, cependant les modifications que Rodin apporta plus tard n’avaient pas été anticipées. Le plâtre de 1917 servira après la mort de l’artiste à la fabrication des épreuves en bronze. 

L’exposition est habilement construite et la scénographie superbement réalisée. Les thèmes se suivent, les périodes s’enchainent de façon fluide. Nombreuses sont les oeuvres qui nous sont offertes à voir, et c’est avec beaucoup de plaisir que l’on peut apprécier tout le processus créatif de l’artiste. Pas à pas, on entre dans son univers, dans son imaginaire. L’exposition est à certains endroits bien éclairée, les plâtres sont d’un blanc lumineux, et à d’autres endroits, les pièces sont plus sombres mais les dessins sont illuminés de sorte à être extrêmement bien mis en valeur. 

La Porte de l’Enfer est une oeuvre que l’on pense trop souvent connaitre et pourtant, une fois sorti de cette exposition, on se rend compte que l’on ne savait rien ! Cette composition emblématique regorge de secrets et le travail de Rodin, ses méthodes, ses inspirations et sa technique sont toujours aussi fascinants. Le Musée Rodin présente une très belle exposition à ne surtout pas manquer ! 

Crédit photo : Rodin, Paolo et Francesca dans les nuages, 1904-1905, marbre, S.01147, ©musée Rodin, ph. C. Baraja

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