Les belles histoires de l’oncle Ray #3

Si mes souvenirs sont bons, j’ai rencontré celui qui vendait plus d’un million et demi d’album en une semaine, en 1986. Il ne faisait pas spécialement beau mais il ne pleuvait pas non plus. Le genre de temps qui me faisait me lever à contrecœur pour faire mon tiercé (paradoxalement). Ce genre de temps qui permettait aux gosses de courir en hurlant dans la cour de récréation, ou de réussir le circuit d’une marelle une fois supplémentaire sans réelle crainte de l’orage. J’étais à Détroit chez ma sœur à cette période, et alors que je longeais le lycée Osborn dans le quartier est, j’ai entendu sa voix ou plutôt un débit de paroles cohérent auquel s’ajoutait une prononciation des syllabes tout simplement hallucinante. C’était une sorte de battle, confrontation vulgaire mais pacifique à la mode chez les jeunes du quartier qui s’affrontaient le plus souvent a capella. J’ai attendu la sortie du gosse qui ne devait pas avoir plus de 14 ans, un petit blanc tout frêle et haut comme trois pommes.

« Dis-moi mon garçon, tu es scolarisé ici ? »

« Non m’sieur, j’suis à Lincoln de Warren mais j’aime pas l’école, alors j’viens ici montrer ce que je sais faire. Un jour je serai célèbre vous savez ! Comme Ice-T ou les Beastie Boys »

« C’est tout ce que je te souhaite, tu es plutôt bon pour rapper mais tu devrais suivre tes cours au  lycée dans lequel tu es inscrit un jour tu regretteras tu sais. Comment t’appelles-tu ? »

« Marshall Mathers mais il faut m’appeler par mes initiales c’est mon nom de scène ! »

« Si c’est un ordre je vous appellerai M&M jeune homme ! J’espère que tu l’écris Eminem, c’est bien plus cool comme vous dites. Ecoute moi bien, travaille, travaille et si tu fatigues travaille encore, tu as de l’avenir petit. Si tu as besoin de conseils entre dans cette maison là-bas et demande Ray.»

Quelques années plus tard, j’étais heureux d’entendre parler de ce jeune rappeur blanc qui s’était fait tabasser toute sa jeunesse. Le jeune Marshall ne trainait qu’avec un certain Deshaun Holton qui avait un an de plus que lui et se faisait appeler Proof. Les deux amis avaient signé chez Bassmint Productions sous le nom D12. J’appréciais ce genre de musique, mais tous les deux avaient encore des progrès à faire.

Je retrouve Marshall par hasard en 1996, il sort tout juste son premier album Infinite. Etonnamment, c’est lui qui est venu à ma rencontre alors qu’il avait tout juste 24 ans et était jeune papa d’une petite Hailie. Je me souviens de la fierté avec laquelle il m’avait présenté sa fille, ainsi que chacun de ses titres malgré le fait que de nombreuses critiques lui étaient adressées.

« Ils disent que je rappe comme Nas et AZ mais tu sais que ce n’est pas vrai Ray n’est-ce pas ? »

« Prouve leur que tu es meilleur, fais les taire en étant original et je suis persuadé que tu seras récompensé »

Il ne lui en fallu pas plus pour réagir. Je ne sais pas si mes conseils étaient avisés, mais Mashall s’est métamorphosé en Slim Shady et sortait un album révolutionnaire, aux thèmes bien plus sombres, un an plus tard. Rapidement, j’ai réussi à faire jouer mes contacts et le présentai* au producteur Dr Drey.

Si Marshall m’avait éclaboussé de son talent lors de notre première rencontre, je restais toutefois sceptique quant à la façon dont il menait sa vie. Mes conseils et remontrances ne l’empêchaient pas de se briser le crâne à grand renfort de substances dont je ne connais même pas le nom. Quant à Drey, il n’arrangeait pas le coup. Lorsque Marshall était arrivé blond, après un énième shoot, il avait trouvé cela original et digne d’une véritable « marque de fabrique ». Le succès faisant j’ai peu à peu perdu la trace du prodige jusqu’à ce qu’il m’invite un jour sur le tournage du film 8 Miles dans le courant de l’année 2001.  La veille de ma visite, il avait composé le titre Lose Yourself d’une traite,  alors que le réalisateur Curtis Hanson lui avait octroyé une pause. Quelques mois plus tard, le titre obtenait un oscar.

De temps à autre il m’invite chez lui dans l’ancienne maison du PDG de K-Mart, le supermarché, dans lequel il travaillait auparavant. Nous nous remémorons tous ces moments passés ensemble lui, Proof et moi, avant que Deshaun ne se fasse abattre au cours d’une rixe. Marshall le tuait dans son titre Like Toy Soldiers, à cette époque c’était pour « de faux ». A chaque fois que je le vois, je le félicite une fois de plus pour tout ce qu’il a accompli. Le petit gosse de Détroit est étudié à Harvard, et ce qui est plus beau c’est que tout ce que je vous dis est vrai. Ce serait encore plus beau si j’avais réellement existé.

Crédit photo : amg-hiphop.ws

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