Les cowboys (2015) de Thomas Bidegain

À la recherche d’une cinéphilie

Note : ★★☆☆☆

Omniprésent à Cannes en 2015 (Palme d’or pour Dheepan Les cowboys à la Quinzaine des réalisateurs), Thomas Bidegain s’est peu à peu fait un nom dans le paysage actuel du cinéma français, pour devenir, en l’espace de quelques années, une sorte de scénariste référence à l’efficacité quasi souveraine (La famille Bélier, Saint Laurent, Un prophète, De rouille et d’os…). Décidant qu’il était peut-être temps de passer à la réalisation, Bidegain se lance alors dans un projet d’envergure, du fait de sa dimension politique, et de l’ampleur narrative d’un récit d’aventure à l’espace-temps multiple (le film se déroule sur plusieurs années).

Premier accrochage à mon sens, le prisme d’un classicisme hollywoodien, extrêmement sollicité par le cinéaste/scénariste français (co-écrit avec Noé Debré), qui n’affiche jamais les qualités intrinsèques de ces illustres prédécesseurs, étant pour ainsi dire incapable de transcender la moindre image à laquelle il sous-tend. Se targuant d’être influencé par des références pour le moins intéressantes (il cite Michael Curtiz ou Raoul Walsh dont il a vu les films à l’Action Christine étant adolescent), tout en plagiant, de manière plus ou moins assumée, certains classiques du western américain (remake de La prisonnière du désert de John Ford, scène introductive à la Michael Cimino dans La porte du paradis), Bidegain tente un pari assez dingue : celui de faire de son « western contemporain », une sorte de relique prenant sa source à la fois dans le « western crépusculaire » (Cimino, Eastwood) et dans le « western classique » (Ford, Hawks).

Aligner les influences et les références n’est évidemment pas à la portée de tous (Tarantino, Carpenter), surtout quand celles-ci sont aussi prestigieuses, voire intouchables pour bon nombre d’entre nous. Bidegain s’attaque alors à toute une « mythologie » (historique, iconographique, cinématographique), dont la puissance évocatrice passe avant tout par la mise en scène (la fameuse science du cadre et du montage) : une pratique dont il ignore malheureusement les principaux rouages. Rattrapées par la réalité du tournage (et celle du montage), ses idées scénaristiques ne dépassent jamais le stade de l’écriture. Les cowboys s’avère donc être une œuvre sans poésie visuelle et sans relief émotionnel, où les limites esthétiques d’un véritable scénariste se font d’autant plus flagrantes. Alternant, maladroitement, scène « dialoguée » et scène « contemplative » (coucher de soleil oblige), sans qu’elles puissent se répondre mutuellement, il tente en vain de « customiser » son film avec des images « fortes », ou du moins, dont la beauté formelle devrait se suffire à elle-même, sans jamais chercher à interroger leurs sens (élégiaque, fantasmatique, spirituelle…), ou les faire interagir avec le ressenti des personnages dans une logique de pure narration (le drame que constitue cette quête quasi surréaliste). Si ces « images » ne servent donc qu’à faire avancer un récit assez pataud, elles ne parviennent pas à masquer la vision basique, et manichéenne, que propose le cinéaste dans ses rapports entre les hommes où tout n’est que dualité (frère et sœur, père et fils, Occident et Orient, gentil français et méchant américain). Et si la « figure du duel » reste évidemment l’essence de certains westerns classiques, Bidegain porte un regard sur le monde contemporain avec la spiritualité d’un enfant de douze ans. C’est forcément beaucoup trop limité pour parvenir à traduire des sentiments aussi profonds, et complexes, que notre rapport à la foi ou à l’amour (fraternel). Il fait davantage preuve de clairvoyance lorsqu’il s’agit de filmer des séquences plus intimes à l’image de celles entre le père et le fils (cf. la scène de la buvette). Les deux comédiens principaux, François Damiens et Finnegan Oldfield, étant d’ailleurs les atouts majeurs du film. Chacun y livre une interprétation puissante et sensible (contraste pertinent du corps massif et expressif de Damiens face au corps fluet et introverti d’Oldfield).

Mais c’est bien dans son rapport au monde que le bât blesse. Amoureux des images ultra-référencées qu’il filme (au Pakistan), et toujours accompagnées d’une musique édifiante, Bidegain pêche grandement dans cette seconde partie, où le rythme s’effrite au cours d’un récit d’aventure convenu, entre découverte de soi et de celle des autres (l’apparition grotesque de John C. Reilly en vieux colon barbu), alignant dès lors et sans interruption, des clichés « monstres » qui finissent par entériner les minces espoirs d’une première partie plus maîtrisée (il y avait quelque chose de plus intéressant à faire avec cette communauté). Trop « scénarisé » (il va jusqu’à mettre des chapitres totalement inutiles), le film avance avec de « gros sabots » vers, à peu près, toutes les situations clichés et les passages obligés d’un scénario « cousu de fil blanc » (cf. la romance attendue entre le fils et une fille musulmane). Le manque de subtilité et d’originalité laisse un arrière-goût d’inachevé, voire même de déception face à un traitement aussi superficiel, et une vision aussi minimaliste du monde. L’aspect conte romanesque à la dimension initiatique apparaît dès lors trop facile, voire ridicule par moments. Le manque de scènes véritablement poignantes empêche le film d’atteindre cette finalité tragique propre aux grands films romanesques. Une image pourrait parfaitement illustrer ce propos : celle de l’indien dans la forêt qui ouvre le film et lève les bras au ciel. Sorti de l’imaginaire du scénariste, cette belle idée, presque une lubie de la part de Bidegain, semble inviter le spectateur à se laisser conter une histoire quasi magique (« il était une fois… »). Hélas, elle ne sera jamais suivie d’aucune autre image de la sorte, ou même d’idée à caractère proprement mystique, ou simplement spirituelle (contrairement au cinéma classique hollywoodien). Le film privilégie l’aspect réaliste, social (façon Audiard dans Un prophète), afin de dresser le portrait d’une communauté atypique (bien loin de Cimino pour le coup), mais dont le manque de « pensée mythologique » de la part de Bidegain, et donc d’imaginaire poétique, n’arrive plus à supplanter les dictats d’un réalisme cinématographique toujours plus terne, accablant et foncièrement réducteur.

Si cette première réalisation n’est pas exempte de défauts, il faut tout de même en souligner certaines qualités (direction d’acteurs, ambition narrative, références cinéphiliques), et souhaiter à Thomas Bidegain une plus grande humilité (ou un meilleur discernement), dans le choix de ses futurs projets : vouloir faire du John Ford ou du Michael Cimino dès son premier film, c’est évidemment une ambition louable, mais forcément un peu naïve – excepté Spielberg pour Ford, et Eastwood pour Cimino ; peu sont les cinéastes à y parvenir, et il leur a fallu plus de temps – néanmoins il doit conserver cet appétit pour les espaces et les personnages rarement « visités » par le cinéma français contemporain.

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