Les mains broyées

Le crépuscule de nos idoles est toujours vécu comme un déchirement. Surtout lorsqu’il se conclut de la sorte, marqué par l’odeur de la poudre, qui vous donne une irrépressible envie de vomir. Une soudaineté qui vous rend tout à coup si fébrile. Puis, on se souvient que ces idoles ont su être fortes, ont su rester debout, la tête bien haute, les mains toujours aussi habiles, l’esprit toujours aussi léger. Alors, on fait de même, on se retrouve face à soi-même. On dit “Je suis Charlie”. Puis, on se rassemble. On voit que, en fait, “Nous sommes Charlie”.

Le quatrième pilier du pouvoir démocratique a été démoli. La liberté, fondamentale, de s’exprimer, aussi. Quant au droit au rire, il a tout simplement été renié. On l’a répété des milliers de fois depuis, et pourtant ce n’est pas assez. On ne sait même pas si on se rend bien compte de tout ce qui est arrivé. Réalise-t-on vraiment ?

New York, les USA et le monde ont été horrifiés le “11 septembre”. Madrid, l’Espagne et le monde ont été horrifiés le “11 mars”, ou “11-M”. Paris, la France et le monde ont été horrifiés par ce qui restera le “7 janvier”. Nul besoin de préciser l’année. L’universalité de la marque indélébile imprimée dans nos mémoires suffira à nous la remémorer.

L’art, le dessin, la culture ont été atteints par des balles meurtrières. Car, Charb, Cabu, Tignous, Wolinski et les autres étaient des génies du dessin, de la caricature. C’est un pan de l’histoire culturelle contemporaine de la France qui vient de s’écrouler.
Cabu, c’est un trait de crayon unique, peut-être le meilleur dessinateur français. Il avait une facilité à dessiner, une ironie folle, alliées à des mots d’esprit géniaux.
S’il fallait retenir une chose pour illustrer son compagnon, Wolinski, on dirait simplement qu’il voulait être incinéré, puis, jeté dans les toilettes. Ainsi, il pourrait observer, chaque jour, les fesses de sa femme. Un érotomane assumé, un dessinateur sans pitié, au regard aiguisé sur nous, les êtres humains. La liberté c’est lui. Son dessin provoque, il moque, il flingue tout ce qui mérite de l’être, grâce à un dessin très direct. On ne passe pas par quatre chemins.
Issu d’une génération, plus jeune, Tignous c’est un trait qui déménage, à la fois piquant et acide, autant que désespéré. Des caricatures aux visages superbement travaillés. Divinement drôle.
Enfin, on comptait aussi Charb. Lui à qui l’on doit peut-être la belle manière de définir l’essence de Charlie Hebdo : “On a pris un panel représentatif, de 1000 cons, pour solliciter leur avis, pour savoir quel journal ils voulaient voir, quand on a su le résultat, on a fait exactement le contraire.

Volontiers scatologiques, un rapport au corps incessant et une philosophie absolument humaniste, ce sont les Rabelais de notre ère qui nous ont été ravis, ce 7 janvier. Des monstres sacrés du dessin. De vrais Gargantua, de vrais Pantagruel. Eux seuls savaient tirer la substantifique moelle de la bêtise humaine, pour nous faire marrer.

Ils nous ont rappelé qu’on pouvait, qu’on devait garder notre innocence d’adolescents attardés, qui souhaitent seulement rigoler à des blagues parfois graveleuses. Charlie Hebdo vivra, on l’espère avec cette même causticité dans le dessin, qui le caractérisait tant.

Charb, Cabu, Wolinski, Tignous. Ils n’avaient pas peur de mourir, ils avaient peur que la censure brise leur plume, assèche leur encre.

Merci les gars, on s’est bien fendu la gueule avec vos conneries. Et puis, quand vous Le verrez, là-haut, n’oubliez pas de Lui dresser le portrait, en grossissant bien les traits, comme vous savez brillamment le faire.

Crédits photo : Louison

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