Les Mille et une nuits (2015) de Miguel Gomes

Dans la plupart des cas, il faut bien reconnaître que les films qu’on caractérise « d’auteur » ne poursuivent pas l’idée du cinéma, au fond assez belle, que distille l’expression « usine à rêves » : celle d’un art qui émerveille ses spectateurs en les plongeant dans des mondes magiques. Que ceux qui, comme moi, regrettent des « auteurs » ce manque d’envie de décoller de la réalité, prêtent très attention aux Mille et une nuits de Miguel Gomes. Car si le film traite, comme tant d’autres, des phénomènes soulevés par la « crise », brossant le portrait du Portugal le long d’une année de violente austérité, il le fait justement, comme l’évoque son titre, en nous contant des histoires extraordinaires. Pari fou, que le film reconnaît volontiers dès son ouverture géniale : on y voit Miguel Gomes lui-même, comme le réalisateur qu’on connaît peut-être déjà, via les aventures formelles et poétiques que sont ses films, La gueule que tu mérites ou Tabou, se déchirer face à la feuille blanche entre son goût évident pour les histoires merveilleuses, et l’impératif de parler des problèmes de son pays, ceux-ci ayant désormais envahi tout le monde. Ses collaborateurs lui priant de choisir entre « ces deux films qui ne peuvent en faire un seul », il fuit de trac son propre plateau et, rattrapé par son équipe de tournage qui veut punir de mort sa lâcheté, il leur propose, pour qu’ils revoient peut-être leur jugement, d’écouter les histoires qu’il a à raconter…

Inscrivant donc avec humour le projet dans le modèle structurel du conte des Mille et une nuits (sans du tout l’adapter), le film se permet de résoudre d’emblée, deux problèmes : d’une part, à la question politique de la place d’un auteur rêveur dans un monde en crise, il rappelle que l’art doit toujours constituer un engagement qu’on ne peut fuir, aussi complexe soit-il à livrer ; d’autre part, à la question purement cinématographique, le film se pose contre l’idée envahissante qu’il faudrait apporter des « solutions » réalistes à des « problèmes » réels. La Shéhérazade du film dira justement à son père que les histoires, qui viennent des peurs et des désirs des hommes, ont pour but de délivrer leur cœur. Le cinéma, le plus merveilleux soit-il, est loin d’être une évasion (une fuite) de la réalité, mais plutôt comme le rappelle Gomes une manière de la digérer, la ciseler, pour la faire jaillir et exister.

Une telle entrée dans un film produit sur le spectateur, l’effet contraire de celui que provoquent précisément ses « adversaires » réalistes les plus acharnés (mettons par exemple Deux jours, une nuit, le dernier Frères Dardenne), dans lesquels on s’attend, ou plutôt on attend, qu’arrivent les quelques terribles évènements susceptibles de survenir « dans la vie ». Ici, on rit de vertige, et on se dit que tout peut arriver – et c’est effectivement ce qui arrive. Sur la durée folle de plus de six heures, partagée en trois « volumes », l’Inquiet, le Désolé et L’Enchanté, les Mille et une nuits nous raconte des histoires, des plus complexes aux plus dépouillées, les plus épiques aux plus dérisoires, sillonnant le pays de fond en comble, prenant dans ses dispositifs narratifs polymorphes des airs tantôt de documentaire, tantôt de théâtre, ou de conte évidemment. Film tourné sur un an, écrit au fur et à mesure par son équipe, mais aussi par les travaux de journalistes qui rapportaient de leurs Nuits des récits glanés sur le terrain, et interprété par des acteurs choisis progressivement, muant parfois d’un rôle à l’autre dans les différentes histoires.

Le film assume ainsi les dimensions correspondantes à l’immense défi qu’il se lance dès le début, et ne cesse de surprendre et de faire pâlir de vertige. Du reste, ce projet unique est en terme artistique, un prolongement relatif de ce qu’on pourrait appeler le « système » Miguel Gomes tel qu’il se présente dans Ce cher mois d’Août puis dans Tabou. C’est un récit doux et ouvert noué dans une narration très imaginative, riche et bondissante, aux accents merveilleux, mis en scène d’une manière décomplexée très proche du documentaire (par exemple, laissant toujours les acteurs non professionnels avoir droit aux regards caméra, ou les enfants du Mozambique colonial mythique de Tabou, porter des tee-shirts du Barça), faisant ainsi fondre l’attention du spectateur d’un élément de fiction sophistiquée, à la réalité la plus simple. C’est un système de surimpression d’une image sur l’autre, d’une esthétique sur l’autre, d’une idée sur l’autre, qui s’appuie sur la narration éclatée dont Gomes est coutumier depuis son premier long métrage.  Ce qui sied parfaitement au projet des Mille et une nuits, qui doit faire le grand écart entre tous les problèmes et les espoirs contradictoires du Portugal d’aujourd’hui, qu’il emboîte, de fait, les uns dans et sur les autres.

« Le coq et le feu », le plus beau chapitre du premier volume, aborde simultanément dans un village, l’histoire d’un coq (un des emblèmes du pays, comme chez nous), réveillant tout le monde et risquant de passer à la casserole,et l’actualité du village à travers les élections locales que commentent les villageois filmés, façon documentaire, ainsi que les terribles feux de forêt (qui ont ravagé la campagne portugaise lors du tournage), relatés dans lesmésaventures fictionnelles d’un triangle amoureux, dont les malheureuses passions vont aboutir aux incendies (criminels), narrées en voix off, par sms interposés, et interprétées par trois des enfants aperçus au village. Ainsi les enjeux soumis aux personnages des « histoires » sont tout autant politiques qu’écologiques, ou personnels, et sont précisément insolubles, parce qu’ils rassemblent tout le monde pour de belles raisons (finalement un magistrat qui parle la langue des animaux, révèle que le coq chantait pour prévenir du danger imminent des incendies, eux-mêmes n’étant que le fruit d’un tendre chagrin d’amour, ce que le coq dit comprendre par-dessus le marché).Il s’agit pour celui qui regarde, d’un véritable exercice de reconnaissance – celle d’un autre lorsqu’on se reconnaît dans une malice personnelle du conteur, ou celle des autres lorsque le caractère bouleversant d’une image (comme une forêt fumante)rappelle l’impact énorme qu’elle prend dans l’actualité par-delà la fiction, faisant glisser la petite histoire dans la grande, du geste continu de la vie quotidienne.

Le projet des Mille et une nuits ne cherche en rien à être un état des lieux,  politique ou social, d’un pays, ni ne prétend être un film-essai engagé, exhaustif et ostensiblement structuré. Au contraire le film évacue la portée du positionnement du réalisateur, n’en faisant qu’un point de départ de volonté, via un carton de début (présent dans les trois volumes), s’en prenant à la politique du gouvernement, comme pour dire « maintenant que c’est dit, il ne reste plus que ce dont il doit être vraiment question ». Cela rappelle le tour que Werner Herzog faisait dans son documentaire,Into the Abyss (à propos d’un horrible fait divers américain, mettant en scène orphelins et assassins dans le couloir de la mort), lorsqu’il déclarait s’opposer à la peine de mort, au début de l’interview d’une femme ayant perdu des membres de sa famille. Seulement après, commençait le réel objet, la rencontre. Lorsqu’il s’agit de sujets aussivastes et importants, et donc de films nécessaires, aucune autre posture que l’humilité ne parvient à une ampleur du niveau de celle des Mille et une nuits.

Le film n’est pas exempt de faiblesse ; il a les défauts de ses qualités, et devient nécessairement inégal dans la traversée infinie de ses méandres narratifs. On peut cependant imaginer que ces inégalités, et les longueurs qui s’en ressentiront, risqueront fort d’être toujours à un endroit différent pour chaque spectateur, tant il y a ici à boire et à manger dans ces mondes toujours connectés et jamais comparables.

Au final le seul véritable risque que prend ce film est de passer à côté du destin ambitieux qu’il se donne à lui-même. Dédié à la jeune fille de Miguel Gomes pour qu’elle puisse y voir ce qu’elle voudra dans plusieurs années, le film se pose clairement comme un moment émotionnel et politique de vie (rien que ça), et tend à prendre uneimportante envergure, et ce par-delà les années. C’est là que le discret passage cannois (à la Quinzaine des réalisateurs après l’immense triomphe créatif de Tabou !), et la distribution du film par Shellac (qui a le mérite de visiblement beaucoup y croire) peut effrayer. Certes, divisé en trois volumes distincts, dont chacun possède son unité, son esprit, sa malice personnelle, les Mille et une nuits reste un seul film, une seule expérience radicale de cinéma, qu’il est dommage de voir sortir en trois dates espacées de, quasiment, un mois à chaque fois (24 juin, L’Inquiet, 29 juillet, Le Désolé, 26 aout, l’Enchanté). Reste que ce film, à partir de son terrible sujet actuel, est, qu’importe son avenir, une très bonne nouvelle du cinéma, que nous envoie avec élégance le Portugal, l’année même où ce pays perd son plus illustre réalisateur. Rien n’est fini donc, tout commence !

Crédits photo : http://cinema.arte.tv/

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