Les Oiseaux (1963) d’Alfred Hitchcock

Lorsque l’on songe aux grands classiques de films d’épouvante, certaines œuvres ainsi que certains artistes nous viennent instinctivement en tête. Si les noms de John Carpenter (The Things en 1982, Halloween : La nuit des masques en 1978), George A. Romero (La Nuit des morts-vivants en 1968, Creepshowen 1982), Dario Argento (Suspiria en 1977, Inferno en 1980) ou encore Jacques Tourneur (La Féline en 1942, Vaudou en 1943) s’imposent d’eux-mêmes, on oublie trop aisément que le réalisateur britannique Alfred Hitchcock a, lui aussi, su marquer de sa présence (ainsi que de sa célèbre silhouette), ce « genre » de cinéma. Tout d’abord avec le magistral Psychose réalisé en 1960, véritable bijou cinématographique, voyageant du thriller policier haletant vers les bas-fonds du genre horrifique, puis quelques années plus tard en adaptant la nouvelle de Daphné du Maurier (sa troisième adaptation après La Taverne de la Jamaïque en 1939, et Rebecca en 1940), intitulée Les Oiseaux en 1963. Film singulier s’il en est, car il se trouve au croisement de genres (film d’épouvante, film d’anticipation, film catastrophe), pour lesquels le « Maitre du suspens » avait très peu d’affinités (on retrouve rarement dans sa filmographie ces « traits » fantastiques), de la même manière que l’objet « d’épouvante » du long métrage est pour le moins original, étant représenté ici par de banals volatiles. La notoriété d’Alfred Hitchcock n’est en rien usurpée, car bien qu’il ait pu voyager entre les genres, du plus marginal au plus classique (du film d’épouvante au drame), il a toujours su apporter à ses scénarios un style formel unique, un génie de mise en scène contaminant chaque étape de la production de ses films (ironiquement, le travail formel d’Hitchcock passait en premier lieu par le scénario et l’art du story-board), style duquel Les Oiseaux ne sera pas épargné.

Mélanie Daniels (Tippi Hedren) est une belle femme riche, originaire de San Francisco, qui rencontre par hasard dans une animalerie l’avocat Mitch Brenner (Rod Taylor). Faisant semblant de la prendre pour une employée, il lui fait la demande d’un couple d’inséparables qu’il voudrait offrir à sa fille, avant de quitter prestement la boutique. Sous le charme de l’avocat, Mélanie décide de rejoindre la ferme de vacances de Mitch à Bodega Bay, munie du couple d’oiseaux. Cependant en arrivant sur les lieux, elle remarque bien vite que les différentes espèces d’oiseaux vivant à Bodega Bay semblent adopter un comportement violent, voir même mortel, envers elle et les habitants.

Les Oiseaux semble fonctionner comme le catalyseur de l’art et des désirs Hitchcockiens, on y retrouve un scénario écrit d’une main de maitre (Hitchcock s’adjoignant à chacun de ses films les services d’un scénariste chevronné, ici Evan Turner, plus connu sous son pseudonyme d’écrivain Ed McBain), dans lequel rien n’est laissé au hasard. La trame scénaristique classique (situation initiale, élément perturbateur, péripéties…), est respectée avec un sens du rythme métronomique, dont seul le mystère semble lier le tout. En effet, si les actions des personnages amenant à l’intrigue sont logiques et naturelles, bien qu’un brin candides (Mélanie décide « sur un coup de tête » d’amener le couple d’oiseaux à un inconnu rencontré la veille, même si pour cela il lui faut parcourir plusieurs kilomètres en voiture, loin de chez elle, pour se rendre dans un lieu mystérieux), elles ne sont que prétexte pour emprisonner les personnages dans une situation inextricable, pour laquelle les tenants et aboutissants restent incompréhensibles. Qu’est-ce qui peut pousser les oiseaux de Bodega Bay à adopter ce comportement ? Pourquoi vont-ils jusqu’à tuer des habitants ? Le réalisateur semble s’amuser avec notre imagination (et avec nos nerfs), en nous mettant tour à tour sur plusieurs pistes pouvant nous aider à dénouer l’intrigue.

Grâce aux dialogues entre les personnages (surtout ceux mettant en scène Mélanie et Lydia, la mère de Mitch jouée par Jessica Tandy), nous pourrions croire que cette attaque « divine » (le châtiment venu du ciel), est une réponse au comportement déviant de Mélanie, une jolie jeune femme tentant de séduire un honnête avocat, père célibataire. Par la mise en scène, Hitchcock s’adresse à notre esprit rationnel et implante dans notre inconscient, l’idée selon laquelle les oiseaux agiraient uniquement par instinct, et que leur comportement violent serait provoqué par (ou pour) une chose qui nous est cachée, et qu’il nous resterait à découvrir (de nombreux oiseaux ont été dressés pour le film, contribuant au réalisme et à l’intensité des scènes). L’explication la plus rationnelle est que, le seul objet permettant le rapprochement entre l’intrigue et les oiseaux, soit le couple d’inséparables mis en cage, et trimballé par Mélanie (ceux-ci agissant comme le MacGuffin du film, terme propre au cinéma d’Hitchcock, désignant un élément clé de l’histoire, qui donne le départ de l’intrigue, pour finalement se révéler sans véritable importance). Cependant, chacune de ces pistes se retrouve anéantie au fil de l’intrigue, ce jeu du chat et de la souris, entre le réalisateur et le spectateur, a pour but de créer ce pourquoi Hitchcock est si célèbre, une atmosphère angoissante dans laquelle le suspens nous prend à la gorge.

Sans donner de raisons valables au comportement des antagonistes, le réalisateur nous plonge (ainsi que ses personnages) dans un doute constant, une peur primaire, car ne sachant ce qui peut motiver les oiseaux. Leur châtiment peut s’abattre à n’importe quel moment. Dans son désir de poser son emprise sur la pensée du spectateur, Alfred Hitchcock met en œuvre la quintessence de ce dont il est capable, afin de faciliter l’identification du public envers ses personnages. Il choisit à l’époque des acteurs et actrices méconnus, pour éviter que la persona d’une star n’atténue l’angoisse présente dans le film. Voir Tippi Hedren, Rob Taylor, Jessica Tandy ou Suzanne Pleshette (l’institutrice Annie Hayworth), livrer de formidables performances en tentant d’échapper à ces animaux meurtriers, provoque une tension palpable à vous glacer le sang, le réalisateur se permet de jouer avec une esthétique volontairement expressive en nous dévoilant du sang, ainsi que des corps mutilés. Par un habile jeu de montage, Hitchcock nous place au même titre que ses personnages dans les contre-champs muets, entre les héros et les oiseaux (notamment lors de la fameuse scène de l’école, rythmée par la comptine des enfants), nous forçant à nous interroger sur notre propre culpabilité. De plus, la quasi-absence de toute bande originale et l’utilisation expressive des sons (d’oiseaux pour la plupart) nous plonge plus intensément dans la diégèse du film, et nous retire tout sentiment rassurant qu’apporte naturellement l’impression de n’être que simples spectateurs d’une fiction.

L’effet combiné de toutes ces caractéristiques formelles (esthétique, sonore, scénaristique,…) fait des Oiseaux l’un des films les plus surprenants d’Alfred Hitchcock, pour la simple raison que nous nous demandons comment nous pouvons finir aussi terrorisés par des oiseaux ? La réponse réside dans le talent formel du Maitre, celui qui lui permet de plonger le spectateur, et les personnages, dans une attente sans fin et angoissante, et de parvenir ainsi à distendre la temporalité de son film. En nous mettant (faussement) sur la piste de possibles dénouements sur la raison du comportement des oiseaux, le réalisateur nous place entre chien et loup, entre le réconfort de la conclusion et l’effroi de l’ignorance. C’est dans ce jeu d’équilibriste que réside le secret du style d’Alfred Hitchcock, celui de ne jamais rien nous révéler, tout en manipulant adroitement les attentes du spectateur, afin de l’amener à cet état de déchirement, à l’intersection de deux chemins entre la vie et la mort, et de lui faire ressentir plus intensément chaque seconde écoulée. Dans Les Oiseaux, Htichcock pousse le vice au point de nous priver d’une véritable conclusion, en nous servant une fin ouverte à l’arrière-gout suspensive.

Lorsque les distributeurs et exploitants hexagonaux nous font le cadeau de nous proposer une resortie en salle d’un classique du cinéma d’épouvante de ce calibre, il serait navrant de passer à côté, au profit des sempiternels films d’horreur pop-corn estivaux, alors que nous pourrions croquer l’effroi à pleines dents, et enfin gouter au véritable suspens.

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