Les premiers albums de Lucien Clergue au Grand Palais

Afin de marquer le premier anniversaire de la disparition du célèbre photographe Lucien Clergue, les galeries nationales du Grand Palais proposent une exposition du 14 novembre 2015 au 15 février 2016. 

Lucien Clergue, célèbre photographe arlésien, mort le 15 novembre 2014 à l’âge de 80 ans, se voit offrir une belle exposition dans les galeries du Grand Palais. L’exposition était initialement prévue du vivant de l’artiste, puisqu’une rétrospective sur ses 50 années de travail avait déjà été organisée aux Rencontres d’Arles.

Une scénographie particulière

François Hebel s’associe donc à Christian Lacroix pour offrir un regard neuf sur le travail du photographe. Tous  deux étaient de ses grands amis, mais sont aussi deux amoureux de la ville d’Arles. Ils ont trouvé dans son atelier, des oeuvres encore jamais montrées, qui proposent son regard sur la ville d’Arles.

Le parcours est thématique et nous relate les périodes les plus importantes de son travail. Bien sûr, quand on nous dit Lucien Clergue, on pense tout de suite à ses nus. Pourtant, bien qu’ils soient présents dans cette exposition, ils ne constituent pas la partie majeure de ce qui est montré. Le nu n’occupe pas l’espace et n’attire pas l’oeil comme on pourrait s’y attendre. Ce qui perturbe par contre, c’est ce grand mur qu’on aperçoit d’emblée quand on rentre dans la salle. Un nombre incalculable de photographies est exposé. Les clichés sont tous collés les uns aux autres. L’accumulation est abstraite, graphique, toute en matière. On croirait presque regarder un film, tout bouge, l’oeil ne sait pas où se fixer, on ne sait pas sur quel cliché s’arrêter. Le sol ressemble étrangement à des pavés, on pense, l’espace de 30 secondes, qu’on est dans une rue, dehors, et que le mur de photographies prend vie, un instant. 

Le parcours de l’exposition est tel, qu’on ne sait pas bien comment circuler, il y a des cloisons où sont accrochées des oeuvres des deux côtés. On déambule, il y a énormément d’oeuvres présentées. On se sent presque agressé à certains moments. On ne sait vraiment pas où poser notre regard, que ce soit sur le grand mur de clichés, mais également au fil de l’exposition. Heureusement que, quand on suit le parcours, on peut faire une pause au bout de la galerie, et visionner les deux films diffusés. Nos yeux font un break, on prend le temps de digérer tout ce qu’on vient de voir, puis on continue tranquillement la visite de l’exposition. 

Des thématiques fortes

Malgré une scénographie qui peut rendre l’exposition indigeste, les thématiques proposées donnent envie de plonger ou replonger dans le travail de l’artiste, à ses débuts. On commence par apprécier des « albums de jeunesse ». Les photos de cette période ont été réalisées alors que Clergue n’avait pas encore 20 ans. Sa photographie n’a rien à voir avec ce qu’il se pratiquait à son époque. Tout est conceptuel, on remarque la présence forte de la mort dans son travail, une question qui l’intéresse beaucoup. 

On peut également voir des albums qui ont été retrouvés dans son atelier. Albums qui illustrent très tôt, la façon dont Lucien Clergue savait comment axer son travail, et sa recherche. La constitution d’albums s’arrête en 1956. Il arrive donc à un point où il n’a quasiment plus besoin de chercher, il sait exactement sur quoi travailler, quels seront ses sujets, ses thématiques. Ce sont ces albums qui vont permettre de construire cette exposition, et les thèmes qui seront mis en avant tout au long du parcours. 

On trouve ensuite des clichés de ruines, de cimetières, de charognes et de saltimbanques. Lucien Clergue est élevé seul par sa mère. Mais cette dernière tombe malade, et c’est l’artiste qui la soignera, et s’occupera d’elle chaque jour jusqu’à sa mort. La mort est donc une problématique constante dans son travail. Et  cette série de photos nous permet de mieux le comprendre. C’est à cette période que Picasso découvrira le travail de Lucien Clergue, et c’est à ce moment que le peintre encouragera le photographe, après avoir vu son travail à l’issue d’une corrida. Picasso se liera d’amitié avec lui, et lui présentera de nombreuses personnes comme Jean Cocteau, qui deviendra, lui aussi, ami de Lucien Clergue. 

S’en suit alors deux séries importantes, celle des gitans et celle des « Toros ».En Arles est implantée une grosse communauté gitane, qui organise avec beaucoup d’autres, nomades d’Europe, un pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Lucien Clergue est fasciné par cette communauté aux coutumes et rituels presque inconnus. Le photographe va alors prendre en photo de nombreuses scènes de vie quotidienne, leurs fêtes, leur façon de traiter le commerce. Il rencontre alors Manitas de Plata, et plus tard les Gipsy Kings. 

Puis vient la série illustrant la tauromachie. L’animal est présenté, ici, en personnage victorieux malgré le fait qu’il soit en train d’agoniser. Lucien Clergue veut que le spectateur comprenne qu’il a le droit d’être admiré, au même titre que le toréro. 

Enfin arrive le tour des premiers nus. Les corps sont pris en plans rapprochés, sur des plages de Camargue. Les corps ne sont pas ceux de mannequins, et pourtant ils sont magnifiés, ils sont d’une beauté incroyable. On est tout à coup envouté, presque aspiré vers l’image, et on en oublie tout ce qui peut se trouver autour de nous. Aucun visage n’apparait, le corps existe alors de façon universelle. A l’époque, le nu féminin est réalisé au dessin car c’est quelque chose de très académique en art. Lucien Clergue casse complètement les codes en vigueur. La photographie est un art qui peine à se faire reconnaitre, et en se servant du nu comme support, il place la photographie et ses clichés à un tout autre niveau. 

Les nus de Lucien Clergue connaissent un succès immédiat et fulgurant. Ils bénéficient de publications presque automatiquement, sont utilisés pour illustrer de grands poèmes, et sont réalisés à un moment crucial : la libération sexuelle de la femme. 

Pour terminer cette exposition, on admire ensuite la série sur le « langage des sables ». Il a besoin de revenir à un travail universitaire, il va donc retourner sur les plages de Camargue, et photographier les grains de sable qui feront l’objet de la thèse qu’il soutiendra en 1979.

Le sujet magnifié

L’exposition est dans l’ensemble une réussite. Bien que la scénographie et le parcours soient indigestes (on ne sait pas où aller, on ne comprend pas d’emblée le sens de la visite), les oeuvres exposées permettent de comprendre en profondeur le travail de Lucien Clergue. On se rend compte que, même le sujet le plus banal est magnifié sous l’objectif du photographe. Chaque personnage, chaque scène de vie, chaque bout de corps dégage quelque chose de puissant. Comme si à chaque regard, l’oeuvre était de nouveau autre. Lucien Clergue fait exister le modèle en tant que tel, et capture des moments intenses. On a, lors de la visite, l’impression d’entendre chanter et danser les photos. Le clichés très obscurs nous angoissent, quand ceux très texturés nous donnent envie de toucher l’oeuvre, comme s’il y avait plusieurs matières. Le sable n’a jamais paru aussi unique, aussi pur et beau que grâce à l’oeil de Lucien Clergue. Le nu, et le corps des femmes, n’ont jamais été aussi exaltés.

Une exposition vivement conseillée, vous avez jusqu’au 15 février !

Crédit photo : Lucien Clergue – Grand Palais

Les commentaires sont fermés.