Léviathan (2014)

Prix du scénario à Cannes, Léviathan (2014) – quatrième long métrage du cinéaste russe Andreï Zviaguintsev – est une œuvre complexe d’une grande richesse visuelle. Conscient de ses effets parfois “auteuristes” – le film peut paraître pompeux par les thèmes abordés et très maniéré par le jeu hiératique de ces acteurs – le cinéaste dresse néanmoins un portrait sombre et sans concession des “institutions” russes (le gouvernement, la religion ou même la mafia), qui rappelle, par moment, le constat cinglant de l’excellent Touch Of Sin (2013) de Jia Zhang Ke sur la Chine contemporaine.
L’atmosphère mystérieuse (les paysages désertiques et brumeux) et le rythme du film (description d’un quotidien morose de quelques individus perdus au milieu de nul part) font de Léviathan une œuvre mystique, contemplative et parfois très violente. La caractérisation des personnages est paradoxalement très simpliste le maire mafieux, l’avocat amant, le mari trompé et violent, l’adolescent perdu : le jeu caricatural des acteurs accentue cette ambiance pesante et austère qui, de manière extrêmement prégnante, laisse une impression de malaise qui se poursuit longtemps après la vision du film.
Le scénario, quant à lui, multiplie les intrigues et les retournements de situations qui, à l’évidence, empêche le film d’atteindre une dimension abstraite, entre séquences fantastiques et oniriques, qui semblaient davantage convenir à l’ambition originelle de l’auteur.

La force du film réside dans sa capacité à assumer sa noirceur et son pessimisme, presque nihiliste, qui évite en effet toute empathie envers les personnages principaux. C’est davantage par le travail d’une esthétique formelle soignée (une lumière contrastée, la symbolique de certaines décors et des paysages naturels absolument splendides) que le cinéaste russe parvient à capter l’essence même du “chaos” qu’il tente de signifier : la figure symbolique du Léviathan (monstre mythologique) est utilisée avec parcimonie ; sa présence physique sonnant alors comme un présage de malheur. Un des exemples les plus marquants reste son apparition soudaine sur la plage sous la forme d’une carcasse : après avoir surpris sa belle-mère et son père pendant l’acte sexuel, le jeune adolescent se réfugie à l’extérieur de la maison, et s’arrête devant la carcasse de la bête, imposante et surréaliste, qui annonce alors les prémices d’une violence rédhibitoire et destructrice.

Les derniers plans (l’annonce d’une tempête ? le réveil du Léviathan ?) finissent de plonger le film dans la noirceur la plus totale (cf. Take Shelter de Jeff Nichols et Melancholia de Lars Von Trier), et annoncent une forme de cataclysme symbolique, à la fois inévitable et visiblement méritée, qui ensevelirait ce qui reste d’humanité.

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