L’insoutenable poids de l’être ou la vision historique dans l’art de Markus Lüpertz

Le Musée d’art Moderne de la Ville de Paris expose l’œuvre d’un artiste qui mérite une seconde lecture approfondie : l’artiste en question est le tchèque Marcus Lüpertz. Pourquoi exposer cet artiste ? Le parcours offert au spectateur est singulier puisqu’il va à rebours d’une visite normale, montrant d’abord les œuvres le plus récentes, pour terminer par celles du début de sa carrière. Le grand thème reste l’histoire et l’interprétation que l’artiste fait de cette dernière.

Le premier grand thème qui domine dans sa production, est l’écho constant à l’Antiquité grecque. L’un des personnages principaux de son imaginaire et de son esthétique, fait référence directe au « kouros », statue archaïque qui date d’avant le siècle de Périclès. Ce qui attira l’attention de Lüpertz fut la « fatalité du sourire » mycénien, « c’est le guerrier blessé, mourant, qui sourit ». Le concept d’inquiétante étrangeté, énoncé par Freud, apparaît de cette manière dans les kouroi modernes du tchèque. Mais les statuaires ne représentent pas la seule référence au monde grec, la couleur des sculptures de Lüpertz nous renvoie à la découverte, faite par Winckelmann, sur la réelle esthétique des marbres grecs. Le minimalisme, que l’on a tendance à associer aux œuvres grecques, n’est qu’illusoire, à l’époque de leur genèse, des couleurs vives faisaient partie de la palette utilisée par les artistes. Finalement, une autre allusion possible au monde Antique, mais qui reste plus cachée, est la prédominance de la figure masculine dans la totalité de l’œuvre de l’artiste. Il est assez impressionnant de constater que la figure féminine est absente du corpus iconographique de Lüpertz. Dans l’Antiquité grecque, le corps masculin, celui des éphèbes comme Alcibiade, figurait comme étant synonyme de beauté parfaite. Cette conception se perdit peu à peu avec le temps, le corps féminin devenant la puissance esthétique majeure. Replacer la masculinité au centre des Beaux-Arts, tout comme dans la Grèce semble un enjeu majeur pour l’artiste.

La figure masculine se déploie ainsi dans l’univers de Lüpertz, où les résonances à l’Antiquité grecque ne manquent point. Si bien que celles-ci ont un poids considérable dans la création artistique du plasticien, elles ne supposent pas la seule source à considérer. Pour mieux comprendre son travail, il faut puiser dans l’histoire culturelle allemande, et aller vers des figures telles que Wagner et Nietzsche. En effet, la production de Lüpertz est riche en sculptures et peintures, deux types d’art qui se sont opposés pendant des siècles. Le « paragone » cristalise cette querelle entre la vue et le toucher qui se rejoignent sous la tutelle de l’artiste. Avec Lüpertz, la hiérarchie des arts n’a plus de place et tous les arts font un. Le « Gesamtkunstwerk » ou art total de Wagner l’a probablement inspiré, et l’a poussé à explorer ces deux pratiques, en apparence contradictoires. En outre, l’opéra du colosse allemand Parsifal, inspira une série de toiles du même nom représentant des figures masculines. L’homme est une fois de plus au centre des préoccupations esthétiques du peintre, la figure féminine brille par son absence. Par ailleurs, Nietzsche est une source cruciale pour comprendre les « peintures dithyrambiques » de Lüpertz. Le concept de dithyrambe apparaît dans le célèbre ouvrage du philosophe, Naissance de la tragédie, où il explique la différence entre dionysiaque, ce qui relève du chaos, et apollinien, ce qui relève de l’ordre ; le dithyrambique désigne à son tour la louange. Les «peintures dithyrambiques » de l’artiste montrent des compositions géométriques pleines de couleurs. Éloge à la peinture même, à la forme telle que l’entendait Greenberg, l’ordre des lignes et le chaos des couleurs font appel au discours de Nietzsche dans la peinture de Lüpertz.

Dernier élément phare pour comprendre la genèse du travail de Markus Lüpertz, ce sont les grands maîtres de la peinture comme Picasso, Goya, Braque, Poussin, Courbet et Corot. La leçon des cubistes est celle de l’austérité du motif, et de l’abolition des hiérarchies entre espace perspectif et figure, le fond et le devant ne font qu’un, des éléments du décor et des personnages, ou des fragments de personnages, s’entre-touchent dans les toiles du peintre. La géométrisation des « peintures dithyrambiques » peut aussi nous remémorer la décomposition de la figure chez les peintres cubistes. L’expressionnisme abstrait se voit évoqué aussi dans la toile Kongo-Mädchen, les formes abstraites, les lignes et les couleurs prennent le devant, nul doute sur l’importance de Pollock et d’un Kandinsky pour la création de ce tableau, si particulier dans l’œuvre de l’artiste. Finalement, l’appel à Poussin, Goya, Courbet et Corot répond au besoin qu’éprouve l’artiste de rendre hommage, de «dithyramber» en quelque sorte. De cette manière, on retrouve une nouvelle version du tableau de Poussin, Le Printemps, dans lequel, seuls Adam et Ève restent. Le peintre s’accorde beaucoup de liberté puisque le but n’est pas de reproduire à l’identique, mais de réinterpréter, de rendre hommage tout en créant du nouveau.

Le modus operandi de Markus Lüpertz consiste à faire des emprunts constants, à se référer aux grands maîtres, tout en créant des formes nouvelles et particulières. Comme ses acolytes de la Nouvelle Objectivité, il fait référence aux figures du passé, et fait des révérences à ces derniers. Ce qui diffère entre Lüpertz et les artistes de la République de Weimar, réside dans le traitement pictural, et dans le choix des sujets à peindre. Malgré le fait que dans quelques toiles, Lüpertz fasse appel à quelques événements politiques de son époque, elles ne constituent pas la plupart de sa production plastique alors que, pour des peintres comme George Grosz ou Otto Dix, le contexte social était indissociable à la production artistique. Le poids de l’histoire de l’humanité est palpable certes, mais il s’agit d’une histoire remaniée, et transformée en subjectivité totale. L’histoire, science humaine qui nécessite de l’objectivité, prend une nouvelle définition avec cet artiste, elle devient une affaire personnelle et non pas collective. Découvrez l’œuvre de Lüpertz dans le Musée d’art Moderne de la Ville de Paris, elle est visible jusqu’au 19 juillet.

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