L’ombre des femmes (2015) de Philippe Garrel

Sous ses allures de fable, L’ombre des femmes (présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes) est d’une profondeur humaine assez rare, et d’une beauté visuelle absolument resplendissante. Héritier « officieux » de la Nouvelle Vague (Godard, Truffaut and Co.), Philippe Garrel entretient, avec le cinéma français, une longue histoire (de 1967 à nos jours), souvent très belle (J’entends plus la guitare, La frontière de l’aube, Les amants réguliers, La jalousie), mais, hélas, rarement « payante » : si la reconnaissance festivalière est bien là (quoique un peu tardive), son cinéma, extrêmement personnel, est d’une notoriété publique bien inférieure à celle de ses illustres collègues issus de la Nouvelle Vague. Cette notoriété, de l’ordre de l’intime presque, Garrel l’a façonnée à son rythme, en continuant, au gré des années, à offrir un cinéma qui, sous couvert d’artisanat, recèle des instants de pure poésie extrêmement singuliers, et toujours fascinants.

Magistralement structuré – le film est d’une concision hallucinante (1h13 seulement) – Garrel, grand partisan du moyen-métrage, parvient à y démêler les relations amoureuses de son trio (le couple et l’amante), avec une telle distance objective dans le regard, et une telle justesse dans la description des sentiments et des rapports humains qui, sous des allures de fable romanesque, nous étonne et nous bouleverse par sa vitalité et sa maîtrise formelle. Si le film brasse une si grande palette d’émotions (solitude, chagrin, désir, joie…), c’est dû, en grande partie, à la performance de ses magnifiques comédiens qu’il le doit. Mais que serait réellement L’ombre des femmes sans la mise en scène, extrêmement rigoureuse et efficace, de son auteur ? Garrel démontre, une nouvelle fois, sa capacité hors du commun, presque magique, à capter les émotions humaines, qu’elles soient démonstratives ou intériorisées, par le choix d’une lumière et d’un contraste constants, qui délimitent et brisent chacune des frontières balisées par les désirs humains (charnels, passionnels). Chacun ayant ici sa part d’ombre et de lumière. Des clairs obscurs (splendide noir et blanc de Renato Berta) à la très belle partition de Jean-Louis Aubert, en passant par une voix-off tout à fait atypique, Garrel s’entoure merveilleusement bien pour livrer, disons-le clairement, un film-somme. La tension palpable qui règne dans le film est toujours exprimée à « fleur de peau », sans jamais véritablement exploser à l’écran, détériorant au passage des rapports d’une mélancolie et d’une tristesse infinie, mais qui, gardent en eux, une dimension humaine à la fois si puissante et si poétique, qu’elle nous apparait infiniment intemporelle et d’une universalité implacable. Un cinéma, que certains qualifieront « de chambre », où l’espace scénographique (une chambre, un salon, un bar, la salle de montage, un bureau), ainsi que ses accessoires (lit, poutre, table basse, table de montage, fleurs, collier…) façonnent ces fameuses « tensions /répulsions », et renforcent ainsi la théâtralité romanesque des lieux (la salle des archives qui sert de première rencontre entre l’amante et le mari), et des personnages principaux. Le mari, beau romantique naïf, voit le documentaire de sa vie ruinée car, triste ironie du sort, victime d’un charlatan de la Seconde Guerre Mondiale dont il fut incapable de déceler le mensonge. L’amante, au visage poupin, jalouse le bonheur du couple (une forme d’aigreur), et l’espionne donc en cachette, finissant par s’éprendre d’un amour passionnel pour le mari, qui ne pourra évidemment le lui rendre. La femme est, quant à elle, éperdument amoureuse de son mari, qui la délaisse, jusqu’à ce qu’il apprenne sa relation cachée avec un autre homme, inversant subitement les rôles d’une situation bien plus complexe qu’elle n’y paraît. Des tourments amoureux, finalement assez communs, mais dont le traitement esthétique opéré par Garrel y magnifie les personnages, et y transcende chacune des scènes, chaque ligne de dialogue et chaque regard, livrant un mélodrame d’une beauté inouïe : le trio de comédiens (Clotilde Courau, Vimala Pons et Stanislas Merhar) poursuit également, et ce, de manière pertinente, la mise en place de Garrel autour de son triangle amoureux : ils parviennent tous à exprimer, avec leur intelligence propre, et une grâce unique, un mal être profond plein de retenu et de pudeur. Ils sont d’ailleurs tous enclins à des doutes, à des névroses, à des préjugés, mais à chacune des «confrontations», si douloureuses soient-elles, ils resplendissent paradoxalement d’une chaleur humaine, et d’un amour (charnel ou fusionnel) pour l’autre, que Garrel parvient à leur insuffler avec toute la dignité et la splendeur (visuelle) qui leur incombent : on aime autant leurs qualités qu’on déteste leurs défauts. C’est en quoi ces personnages vivent et respirent, car ils sont habités par ces mêmes instincts pulsionnels (désir sexuel, amour fusionnel, frustration, manque d’affection) qui défont le quotidien et révèlent les passions. Garrel dresse ainsi un portrait, répétons-le, « magique » (le montage elliptique, la lumière binaire, la voix-off, l’errance des personnages dans les rues de Paris), d’une condition humaine, à la fois indiscernable, incontrôlable et totalement imprévisible. Les passions naissent et meurent aussi vite qu’une nouvelle apparaît, c’est à la fois leur beauté d’être furtive et leur cruauté d’être égoïste, et, si par chance, elles peuvent parfois revenir (ou ne jamais complètement disparaître comme le laisse entendre la fin du film), elles restent essentielles à toute forme de vie sentimentale. Avec L’ombre des femmes, Garrel ne parle évidemment que de cela ; de cette nécessité d’avoir un rapport passionnel aux êtres, qu’il nous « résume », de manière renversante, en une heure et treize minutes, avec suffisamment de complexité et de profondeur, pour que l’on comprenne, ou prenne en compte, la force romanesque de nos vies, et la nécessité de conserver ces élans primitifs et instinctifs qui nous construisent en tant qu’homme, et nous rendent plus beaux. Un tour de force grandiose de la part d’un cinéaste qui mérite qu’on se replonge pleinement dans sa filmographie, dont la singularité et la modernité devrait largement lui ouvrir les portes du Panthéon du cinéma français, si ce n’est pas déjà fait.

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