L’Ours « polyarnik »

C’est en regardant mon thermomètre chuter à vue d’œil que je me suis souvenu d’un article  du New-Yorker. Un type seul au monde, perdu dans un désert de glace, qui passe ses journées à mater des ours et à relever des équipements météo… A première vue pas la grosse éclate ! Une jeune photographe russe, Evgenia Arbugaeva s’est motivée pour faire un reportage sur l’homme le plus isolé de la galaxie : Vyacheslav Korotki, 63 ans, unique résidant de Khodovarikha. Dans ce paysage hostile à toute forme de vie, ce météorologiste spéciale du Pôle Nord (polyarnik en russe) est payé par le Ministère de la Recherche russe, pour pratiquer des relevés journaliers sur les vents, les températures, les marées et la qualité de la neige qui frappent la toundra arctique. Vivant dans une espèce de phare posé sur la roche, il mène une vie d’ascète concentré sur son travail. Assez casanier, il paraît que quand ses supérieurs lui proposent de rejoindre sa femme de l’autre côté du pays, le type hausse les épaules en souriant, car il préfère rester en haut de sa tour à scruter les aurores boréales et les tempêtes de glace. Ici, nous sommes loin des clichés sur le Pôle Nord, et en regardant les visuels, on est à peu près certain que le Père Noël s’est fait manger par un orque.

Vivant dans un confort rudimentaire, et avec des instruments de mesure tout droit sortis d’un film de propagande soviétique (radios de 20kg, sonar d’Octobre Rouge, skis des J.O d’Innbruck en 1964), il se bat quotidiennement contre les éléments de la nature, et les instruments de mesure qui gèlent une fois sur deux. Ses plaisirs à lui sont déconnectés de notre réalité d’occidentaux : taper un mot croisé force 10, fumer des cigarettes sibériennes par -35° et construire des petits miradors en allumettes. Pourtant, à travers le photo-reportage d’Evgenia, il n’y a ni tristesse, ni lassitude, juste un homme qui a trouvé sa place, loin des autres et de la vie. Son regard est incroyable, une lumière spéciale brille au fond de ses pupilles, le genre de lumière qui voudrait dire « j’ai compris quelque chose que vous ne saisirez jamais ». En regardant ses photographies, on a presque l’impression de le déranger tant il paraît concentré et désintéressé par l’objectif pointé sur lui, il zappe l’artiste totalement et le rendu n’en est que sublimé.

La lumière, la matière même, ne pouvaient être mieux saisies que par Evgenia. Née en 85 dans ces steppes engourdies par la glace, elle connait sur le bout des moufles ces paysages et ces jeux lumineux. Travail à la fois artistique et sociologique, elle capte sans effort le réalisme de paysages méconnus, et crée une passerelle entre le spectateur et le vieux monsieur. Après avoir eu son diplôme à New York elle parcourt le monde pour ses reportages, pourtant elle revient dès qu’elle le peut sur ses terres natales, affrontant le blizzard pour saisir la vie des personnes qui vivent dans ces contrées reculées. C’est un portfolio très beau et très simple qu’elle met en avant sur son site, un recueil d’une beauté anesthésiée par le froid que l’on regarde avec douceur.

Crédits photographiques : Evgenia Arbugaeva

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