Manglehorn (2015) de David Gordon Green

Depuis quelques années, on note chez le réalisateur américain David Gordon Green (connu entre autre pour ses comédies en collaboration avec l’acteur Danny McBride, comme Pineapple Express en 2008, Your Highness en 2011, ou même la réalisation de plusieurs épisodes d’Eastbound and Down entre 2009 et 2013), un désir de mettre en images l’individu modeste en proie à ses démons et ses regrets, tout en situant le nœud de l’intrigue au sein du même espace, celui de l’état américain du Texas.

En 2013, il filme dans Prince Avalanche, l’épopée de deux ouvriers texans (Paul Rudd et Emile Hirsch) à travers une route ravagée par les incendies, dont ils vont devoir repeindre toutes les lignes de signalisation pendant l’été. Récompensée par l’Ours d’argent du meilleur réalisateur à Berlin, cette histoire singulière sert de prétexte pour dépeindre alors un microcosme social, celui des «petites gens» vivant hors des grandes villes, et dont les drames et tragédies de la vie quotidienne (les histoires sentimentales ou encore les dégâts causés par des incendies), restent ignorés de tous. En 2014, Gordon Green restera au Texas pour nous présenter Joe (Nicolas Cage époustouflant) dans le film éponyme, l’histoire d’un ancien taulard, devenu propriétaire d’une entreprise de déboisement, qui va prendre sous son aile un adolescent (l’incroyable Tye Sheridan, récompensé par le prix Marcello Mastroianni à Venise), malmené par son père alcoolique et violent. Ce long métrage, bien moins léger que le précédent, brosse le portrait cette fois de texans au plus bas de l’échelle sociale (des SDF, des anciens prisonniers, des prostituées), tentant de trouver leur place dans une société dont ils sont souvent les victimes. En 2015, Manglehorn semble donc s’inscrire dans cette continuité scénaristique orchestrée par David Gordon Green. S’associant à nouveau à un acteur de renom et expérimenté, un des derniers « géants » du cinéma américain, Al Pacino (la trilogie du Parrain, Scarface de Brian de Palma en 1983, L’impasse de Brian de Palma en 1993, Heat de Michael Mann en 1995,…), dans le rôle d’un « Average Man », nichant à nouveau l’intrigue dans une petite ville inconnue du Texas, Manglehorn reste (comme pouvaient l’être l’un envers l’autre, Prince Avalanche et Joe), esthétiquement différent de ses prédécesseurs, tout en explorant une nouvelle approche de l’individu modeste américain, à la fois nostalgique et sentimental.

A.J. Manglehorn (Al Pacino) est un serrurier texan, banal à tous points de vue. Toujours en activité professionnelle malgré son âge avancé, sa routine consiste à travailler dans son magasin (quand il ne se déplace pas dans sa camionnette de fonction pour travailler directement chez les clients), passer chaque vendredi à la banque pour flirter avec Dawn la guichetière (Holly Hunter), et rentrer chez lui s’occuper de son chat, qui représente pour lui sa seule vraie relation sentimentale. Bien qu’il essaye de nouer un semblant de relation humaine avec son fils Gary (Chris Messina), avec qui son rapport est extrêmement tendu, son ancien protégé du club de baseball Jacob (Harmony Korine), maintenant devenu proxénète à deux sous, ou encore avec Dawn, un événement l’emprisonne dans le passé. Il n’a, en effet, jamais réussi à surmonter la perte de l’amour de sa vie, Clara. Obsédé par cette histoire, il n’arrive pas à vivre son présent, et préfère se couper du monde qui l’entoure.

Le scénario de Manglehorn est rythmé par la routine vécue par le personnage principal, ainsi que par sa voix, qui narre en « voice over » les différentes lettres qu’il écrit à Clara. Emplies de regrets et d’affection, ces lettres ne semblent pas se restreindre aux seuls ressentiments de Manglehorn adressés à son amour perdu, mais elles illustrent aussi plusieurs moments d’errance du personnage. En effet, le scénario du long métrage (et on le comprend au fil de l’intrigue) n’est que la représentation d’un moment clé de la vie de Manglehorn, celui de la croisée des chemins. Nous assistons alors au combat solitaire mené par le personnage, entre l’attachement profond (qui parait littéralement vital) qu’il a pour son passé, et son désir de se libérer de cette condition. Ce combat est d’autant plus touchant, qu’il s’applique à un homme ordinaire, cette catégorie de « personnage modeste » chère à Gordon Green, pour qui l’empathie est immédiate. Al Pacino est époustouflant de justesse, et semble habité par son personnage qu’il l’incarne avec une aisance déconcertante. Le paroxysme de sa performance est atteint lors d’une séquence de dialogue entre Manglehorn et son fils, à la mise en scène magistrale. Filmée en champ contrechamp, la distance qui sépare les acteurs dans l’espace, distance inhabituelle, et pour le moins choquante, pour une scène intime entre un père et son fils, fait peser sur la séquence une ambiance digne d’un duel de Western, duel qu’Al Pacino remporte haut la main. David Gordon Green nous dévoile à nouveau ses talents de directeur d’acteur dans Manglehorn, le long métrage est porté par la performance d’un « Grand parmi les Grands » en la personne d’Al Pacino.

Cependant, son jeu est, peut-être bien, le seul attribut qui donne de l’intérêt à Manglehorn. En effet, un film d’une heure et demi (une durée plutôt courte actuellement pour un long métrage) sur « la croisée des chemins » est une tâche ardue à accomplir, tant cet épisode peut sembler court dans la vie d’un être humain. Il est alors indispensable pour le réalisateur de pouvoir tenir son spectateur, par une modulation émotionnelle vécue par le personnage. Malheureusement dans Manglehorn, on est plus proche de la constante émotionnelle, et le sentiment laisse trop souvent place à l’ennui. Malgré quelques instants (bien trop rares) de poésie visuelle et sonore, illustrant la vie de Manglehorn (l’utilisation de la surimpression au montage, que viennent délicatement relever la  «voice over», ainsi que la musique composée par David Wingo dont nous vous parlions dans l’article sur Maggie), à la limite de l’expérimentation. Le long métrage de David Gordon Green ne parvient pas à nous toucher complètement. Nous restons sur notre faim, affamés par notre envie d’en découvrir plus, d’en «vivre» plus. Certaines scènes paraissent inutilement longues, (Manglehorn rendant visite à Jacob dans son salon de massages par exemple) et fâcheusement mièvres par moments, alors que parallèlement une sensation de manque se ressent, un sentiment indicible et inachevé, comme un puzzle auquel il manquerait des pièces.

Toutefois, il est impossible de ne pas éprouver de la tendresse envers le film de David Gordon Green, car il arrive à tirer ce charme unique de ces personnages, et de cet univers atypique pour le cinéma américain, dont de trop rares réalisateurs semblent se soucier, comme Jeff Nichols (Shotgun Stories en 2007, Take Shelter en 2011, Mud en 2012) dans un registre néanmoins bien différent. Al Pacino est transporté, et nous transporte au passage, dans ce dilemme éprouvé par tout un chacun au minimum une fois dans sa vie. L’acteur habite un décor, dont la minutie du détail (les accessoires sont utilisés avec brio, et remarquablement mis en scène, à l’image des clés, outils de travail d’un serrurier dont le paradoxe est de se retrouver à un moment clé de sa vie), lui donne cette empreinte de vécu, sobrement retranscrite par la caméra savante de David Gordon Green. Malgré une langueur regrettable et un sentiment d’inachevé, Manglehorn est un film au charme attachant, possédant ce pouvoir mystérieux, celui de parler à chacun d’entre nous.

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