Marsault : le Baron Noir

« Eh bien Messieurs, ce cave a une paluche qui vaut de l’or. Une main raphaëlienne ! Nous tenons un petit prodige, et j’aime mieux vous dire que l’affaire s’annonce grandiose. »

Jean Gabin, Le cave se rebiffe (1962).

 

Il y a un an, nous écrivions sur lui, allant contre toutes attentes. Cassant les codes de la bienséance intellectuelle et artistique nous avions défendu le point de vue d’un mec qui avait décidé d’emmerder le monde à travers un domaine : le dessin. Nous avons eu le privilège de le rencontrer chez son éditeur Ring où il s’est livré sans concessions (c’est pas le genre) pour la sortie de ses deux derniers albums qui portent les doux noms de Breum #1 « Attention ça va piquer » et Breum #2 « Blindage et liberté ».

Quand on voit Marsault pour la première fois, faut pas se mentir y’a un côté fébrile. Marsault le mangeur d’enfants, le terroriste du rire, l’adepte de la violence et du calibre 5.56 est un type cool, qui inspire une profonde sympathie. Bien loin des clichés de ses détracteurs les plus tarés, il renvoie l’image d’un type droit dans ses Rangers, qui défends des vraies valeurs et qui a un vrai combat. Son combat en fait, celui d’hisser son dessin et son humour au sommet. Dans une autre vie, Marsault était manœuvre sur un chantier et ouvrier dans une usine. Il commence le dessin entre deux cendriers pleins et une Kro tiède après des journées à porter des trucs lourds d’un point à un autre. Ses potes se marrent, dont un qui, dans un état d’alcoolémie plus qu’avancé lui demande de faire une bande dessinée. Ensuite c’est comme Molière qui disparait des écrans radars pendant plusieurs années pour taffer et muscler son jeu. Marsault s’isole à la campagne, abandonnant potes, copines, loisirs et toute vie sociale pour se consacrer à sa passion qu’est le dessin. Là, loin de tout il va lire et relire les albums de Maëster, Franquin, Coyotte, Uderzo (qui est selon lui au sommet) et bien sûr Gotlib pour affiner son style. Inspiration mais pas copie, un mec avec un QI de 34 verra que ses histoires sont à des années lumières de celles de ses prédécesseurs. En ce temps-là Marsault fait les 3/8 passant de l’usine à la table à dessins sans pause pour mieux maitriser sa technique. Bien loin d’avoir une culture globale de l’univers de la bande-dessinée, ce qu’il assume parfaitement, il parle cependant avec le vocabulaire du mec qui connait son affaire, et qui est autant juge de sa maitrise que de celle des autres.

Et vient ensuite le temps d’Internet, contrée paisible des haters, des types angoissants et ravagés, qui vont se faire un plaisir de détourner, piller son taff et agrafer la sale réputation que Marsault se traine encore. Vous l’avez deviné en regardant les images de l’article, on est loin du monde des licornes et des arcs en ciel. Bienvenue dans la vie, celle qui pique et qui ne demande qu’à être raccourcie. Sur sa page Facebook (qui est aujourd’hui fermée) il se fait connaitre doucement, comme un marchand de violence sous le manteau, distillant un peu de haine contre les écolos, les gros, les beaux, les moches, les pauvres, les riches, bref les extrémistes de tout bord. Sauf les religieux et les flics. Deux branches intouchables selon l’auteur, qui éprouve un respect significatif pour elles. Et puis c’est le blast, des fans par milliers, qui vont faire exploser les compteurs et permettre à Marsault de poursuivre son aventure en vivant de son art. Auto-entrepreneur, auto-éditeur, auto-distributeur de mandales graphiques, il monte en quelques mois un cadre solide et sors ses premiers bouquins « home-made », livrés chez ses lecteurs avec des contreparties originales qui sont déjà en passe devenir collector. Le début de la gloire est souvent accompagné du début des emmerdes. Fermeture de page, hystérisation autour de son personnage, le type est pris dans la Flak des faux humanistes. Une période sombre pour l’artiste qui s’affaire depuis non pas à redorer son image (il en a rien à branler) mais à ce que son travail soit respecté et non pas censuré. Contacté après la fin de son aventure sur le réseau social par les éditions Ring, Marsault s’engage dans le temple de l’indépendance qui a pignon sur rue depuis 17 ans.

Chez Ring il peut désormais souffler et se consacrer à 100 pour sang à son travail de dessinateur. Et c’est là que les deux Breum rentrent en jeu. Fragiles, femmes enceintes et personnes cardiaques s’abstenir, car ces deux albums de 96 pages dont une édition augmentée vont vous faire exploser les rétines. Ses dessins, il les fait toujours sans palette graphique pour s’aider. Superposant les calques, découpant autour des personnages pour modifier un détail, usant gomme et mine de plomb sur de grandes feuilles il s’adonne à une pratique du dessin « de douleur ». Des restes de sa période où il abattait des centaines et des centaines de dessins pour sa page Facebook, ses premiers tomes et les dessins offerts aux contributeurs Ulule, une pratique du dessin qui tient autant de la force morale que physique.

Ici l’humour est d’un noir total, sans espoir aucun pour les travers des hommes et des femmes de notre quotidien. Jonglant avec les clichés comme si c’étaient des grenades dégoupillées, Marsault observe et retranscrit le vice et la laideur qui sommeillent en nous. Mais c’est bien tout l’univers de la violence sourde et inclassable qu’il maitrise jusque dans les bruitages, dans le choix des armes, des postures et des faciès. Dans les Breum, différents degrés sont appliqués à la narration et au dessin :

  • Niveau 1 : bête et méchant
  • Niveau 2 : critique globale des extrêmes, second degré en pleine poire
  • Niveau 3 : mise en abîme des démons de l’artiste, de ses joies (il y en a peu) et de ses douleurs (de quoi remplir un porte- conteneurs russe)
  • Niveau 4 : exutoire et salvateur, l’artiste se « soigne » par ses dessins

Ces 4 degrés de lecture permettent aux lecteurs de mieux saisir l’univers de Marsault, de repérer les cases où le mec était dans un bon jour, où il avait envie de se marrer et de faire marrer les autres, mais aussi celles sans espoir où on l’imagine dans le noir préparant un nœud coulant de mémoire. En lisant les deux albums d’un coup, on se prend de vertiges, car c’est une chute libre en territoire hostile qui s’offre à nos yeux. Entre les histoires longues (dépassant les 2 pages) et les planches uniques qui permettent de reprendre un peu son souffle, la narration est impeccable. Une maitrise du rythme qui envoie le lecteur dans les cordes à chaque case, malmenant ses sens. Au fil des pages et des organes dispersés, on perçoit que Marsault est dans une sorte de retenue, qu’il aimerait bien faire des histoires plus longues où il pourrait autant s’éclater à écrire qu’à dessiner. Voire même à simplement écrire, des nouvelles ou autre… Car le mec en plus de ne pas dessiner comme un manche est capable d’écrire des textes à vous foutre le bourdon pour 6 ans. Ces textes, postés du temps de sa page Facebook rassemblaient un public presque aussi grand que pour celui des dessins. Ce qui est paradoxal pour un dessinateur, qui finalement ne mérite pas forcément de rentrer dans une seule et même case, ou alors celle du génie.

Dépêchez- vous d’aller commander votre dose d’irresponsabilité et de haine, ses albums partent comme des petits pains empoisonnés. Et si vous êtes dans l’Nord d’la France, Marsault envahira Lille pour une séance de dédicace le 12 novembre à la librairie Humeurs Noires. L’occasion de serrer la patte d’un Grand.

 

 

Pour acheter les albums

Et pour découvrir l’univers des Éditions Ring et remplir votre bibliothèque Ikea : http://www.ring.fr/index.php

Crédits : Marsault/ Éditions Ring

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