Miss Hokusai (2015) de Keiichi Hara

Le cinéma d’animation japonais est systématiquement associé en France au studio d’animation Ghibli. Quoi de plus logique, tant la délicatesse, la profondeur et la beauté des films d’Hayao Miyazaki et d’Isao Takahata (les deux réalisateurs majeurs du studio), ont laissé une empreinte indélébile dans l’inconscient collectif. Cependant, à l’ombre de ce géant, il arrive que des pépites parviennent jusqu’à nos salles de cinéma, malgré une distribution naturellement plus faible que pour les Ghibli : Summer Wars (2009) et Les Enfants loups, Ame et Yuki (2012) de Mamoru Hosoda, Paprika (2006) de Satoshi Kon, ou encore Colorful (2010) de Keiichi Hara sont autant de films qui ont su surprendre le public français, pourtant habitué à l’univers Ghibli.

Ce même Keiichi Hara nous offre cette année une nouvelle adaptation littéraire (Colorful était adapté du roman éponyme d’Eto Mori), avec Miss Hokusai, basé sur le manga historique Sarusuberi de Hinako Sugiura, relatant la vie d’O-Ei, la fille du peintre japonais Katsushika Hokusai. Ce long métrage attise naturellement notre curiosité, dans un premier lieu, car les biopics (les films « biographiques ») d’animation sont plutôt rares (Persepolis de Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi, Le Tombeau des lucioles d’Isao Takahata,…), et surtout parce qu’en choisissant de retracer la vie d’un de ces artistes (Hokusai et O-Ei), Keiichi Hara réalise un film animé dont le thème central s’avère être le dessin.

Japon en l’an 1814, période Tokugawa. A Edo (l’actuelle Tokyo) O-Ei est la fille de Tetsuzo, un peintre d’un âge avancé, célèbre sous le nom de Katsushika Hokusai. Elle-même peintre, elle a héritée du talent sans pareil de son père pour l’art figuratif, l’aidant parfois dans ses œuvres, sans jamais recevoir de reconnaissance pour son travail. Vivant avec une hygiène de vie désordonnée, O-Ei suit son père afin de se perfectionner dans l’art inépuisable du dessin, tout en s’occupant de sa jeune sœur aveugle, O-Nao.

Dès les premières images, le film de Keiichi Hara surprend par sa modernité. Les chefs d’œuvres, des studios Ghibli, nous ont habitués  à une certaine idée du cinéma d’animation japonais, caractérisé par une qualité de « dessin-cinéma » (en opposition au style de dessin présent dans les séries animés) : une animation ampoulée, ainsi qu’une bande originale écrite pour le film, par un compositeur. Dans Miss Hokusai, le réalisateur fait le pari de métisser les esthétiques cinématographiques et sérielles. Ainsi, les dessins semblent provenir tout droit d’un héritage télévisuel (un coup de crayon plus brut, aiguisé, sec), tout en gardant la finition délicate caractéristique des films d’animations. Le même traitement est réservé à l’animation des personnages et à celle des décors ; lorsque les scènes de vie quotidiennes d’O-Ei et d’Hokusai possèdent l’animation, saccadée et ferme, des animes (les séries d’animation adaptées de manga, comme One Piece, Naruto ou Dragon Ball Z), les séquences fantastiques ou artistiques du film (celles dans lesquelles le « talent » des personnages s’exprime) apparaissent fluides et douces, et paradoxalement aussi plus réalistes. La bande originale, quant à elle, est un savant mélange de style, basculant de la composition classique aux teintes plus rock, tout en restant systématiquement dans le ton. Keiichi Hara transgresse le style « classique » du cinéma d’animation japonais pour y apporter la rudesse des animes, faisant de Miss Hokusai une expérience esthétique « bâtarde » qui, même s’il pouvait rebuter certaines personnes, possède un charme intact, satisfaisant amplement notre soif d’originalité.

Cette modernité trouve son écho dans la composition toute aussi moderne du scénario. Alors que l’on pouvait s’attendre à un biopic classique sur la vie d’Hokusai, vu à la troisième personne (à travers les yeux d’O-Ei), l’auteur a l’intelligence de recentrer l’intrigue sur la fille de l’artiste. Narratrice du récit, O-Ei nous présente la vie de son père, ses manies, ses excès et son talent. Cependant, le scénario glisse subtilement de la grandiloquence – caractérisé par le récit de la vie d’Hokusai – vers une narration plus intimiste en s’attardant grandement sur la vie d’O-Ei. Choix audacieux s’il en est, car plutôt que de choisir la « légende », le réalisateur se focalise sur l’humain : d’abord Hokusai, puis sa fille O-Ei. Rempli de détails, le film nous fait découvrir une jeune femme aussi talentueuse que son aïeule, mais dont le talent ne sera jamais reconnu à sa juste valeur (bien qu’elle aille jusqu’à finir certaines peintures de son illustre père) ; on y découvre l’ambiguïté  relationnelle d’une jeune femme envers une figure paternelle aimante et rustre, un père autant qu’un professeur, et dont l’admiration pour l’artiste égale son dégout pour l’être humain lâche, car effrayé par la maladie et la mort. Peur qui pousse O-Ei à s’occuper quasiment seule de sa petite sœur O-Nao, aveugle de naissance et de constitution maladive. Les séquences de complicité entre les deux sœurs sont d’une naturelle sensibilité, nous rappelant la relation entre Seita et Setsuko du Tombeau des lucioles. Le scénario finit par délaisser complètement Hokusai, O-Ei suffisant amplement à porter le film sur ses épaules, tant le récit de sa vie nous captive et nous émeut. Ce film va au-delà du portrait de l’artiste pour nous peindre un véritable portrait de femme, solide et délicat.

De plus, Keiichi Hara réussit le tour de force de nous expliquer les origines de la beauté de l’art figuratif. Lorsque l’on visionne un film sur un artiste tel qu’Hokusai (d’autant plus un film d’animation), on s’attend naturellement à des scènes de travail, dans lesquelles l’artiste s’exprime avant tout à travers son art. Le geste du réalisateur va bien au-delà, car au moyen de scènes oniriques et poétiques, Keiichi Hara tente de nous faire comprendre et ressentir, l’énergie se dégageant des estampes et dessins d’Hokusai. La sensation de mouvement se dégage de ses peintures figées. Savamment dosées au fil du récit, ces scènes fantastiques s’intègrent parfaitement au film à la veine réaliste, si bien que l’on en vient à se demander si nous assistons à un récital de songes, ou si nous partageons avec O-Ei et Hokusai une douce folie hallucinatoire. Folie qui laisse apparaître la silhouette d’un dragon majestueux au sein d’une tempête de nuages, qui permet à un tableau représentant les enfers, de nous tourmenter en faisant « vivre » diables et démons. Cette image poétique traduit l’âme libre et indomptable résidant en toutes choses, du visage d’une courtisane aux mains de l’artiste lui-même. Miss Hokusai exacerbe les sens de l’homme, le réalisateur nous dévoilant à travers O-Ei et Hokusai, une vision conjointe de ce que signifie réellement d’insuffler la vie au dessin.

L’œuvre de Keiichi Hara marque par sa singularité. Le réalisateur semble avoir atteint un tournant dans sa maturité artistique en nous dévoilant ce film d’animation aux multiples visages. Biopic d’un artiste légendaire, biopic d’une (regrettable) illustre inconnue. Il tranche avec les canons esthétiques de ses prédécesseurs. Miss Hokusai est le genre de film qui satisfait tous ceux qui auront la curiosité d’entrer dans la salle qui le projettera. Bien qu’il ne possède pas la grâce qui touche les films d’Hayao Miyazaki ou d’Isao Takahata, ce long métrage d’animation intéressant, touchant, et surprenant, se démarque naturellement des autres. Vous qui venez enrichir (en toute relativité) vos connaissances historiques, vous assisterez aussi à un cours philosophique sur l’art figuratif. Vous qui venez voir un film d’animation japonais classique, vous aurez droit à une expérience originale. Vous qui venez (re)découvrir Hokusai, vous aurez la chance de rencontrer O-Ei.

★★★★☆

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