Mission Impossible : Rogue Nation (2015) de Christopher McQuarrie

Le principal intérêt d’un nouvel opus de la lucrative série des Mission Impossible (de 1996 à nos jours) reste celui du choix du réalisateur. Après les Brian De Palma (Scarface, L’impasse), John Woo (Volte-Face, Les 3 royaumes), J.J Abrams (Super 8, Star Trek) ou encore Brad Bird (Les Indestructibles, Tomorrowland), Paramount et son producteur Tom Cruise ont choisi de confier à Christopher McQuarrie le redoutable privilège de poursuivre les aventures d’Ethan Hunt et de sa petite bande d’illuminés. Cinéaste moins prestigieux que ses prédécesseurs – il n’a en effet réalisé que deux films (Way of gun (2000) et Jack Reacher (2012)) – McQuarrie doit sa renommée Hollywoodienne à son statut de scénariste chevronné, visiblement très à l’aise dans l’écriture de « grosses machines hollywoodiennes », comme l’atteste son travail sur les X-Men (2000), Jack le chasseur de géants (2013) ou Wolverine : Le combat de l’immortel (2013). On note, par ailleurs, sa fructueuse collaboration avec le cinéaste Bryan Singer (Usual Suspects, Walkyrie), qui lui a ainsi permis de rencontrer le comédien Tom Cruise (Walkyrie, Mission Impossible Ghost Protocol, Jack Reacher, Edge of Tomorrow). Cette relation, tissée au fur et à mesure des films cités ci-dessus, est assez symptomatique du nouveau plan de carrière du Tom Cruise post-Guerre des mondes (2003). En effet, l’acteur – après plusieurs années de succès au box-office et de performances louables chez les plus grands cinéastes (Coppola, Kubrick, Scorsese, Spielberg, Mann, De Palma, P.T Anderson, Stone, les frères Scott) – fait prendre un virage assez surprenant à sa carrière, afin de redorer une image en perte de vitesse (scandale autour de la scientologie, ses esclandres à la télévision américaine, son mariage ratée avec Katie Holmes…). Heureusement, plusieurs rencontres fortuites donneront un nouvel élan à sa carrière : on pense à J.J Abrams sur Mission Impossible III (2006) ; à Bryan Singer, évidemment, sur Walkyrie (2008) ; et bien sûr à ce personnage, devenu culte depuis, de Lee Grossman dans la comédie parodique, Tonnerre sous les tropiques (2008), de son éternel ami Ben Stiller. De là, la carrière de Tom Cruise va connaître une sorte de renouveau, prouvant, une nouvelle fois, qu’il excelle dans des registres de jeu bien différents : film d’action, drame et comédie. Si sa filmographie a depuis laissé tomber les noms  «ronflants» de sa première partie de carrière, cette seconde carrière est toute aussi passionnante à analyser, voire davantage. Bien moins obnubilé à être considérer par ses pairs comme un acteur brillantissime (Christian Bale a d’ailleurs repris ce triste flambeau), Cruise est entré dans une logique de carrière plus ludique, plus fun à première vue. Tout cela n’est évidemment que pure apparence. En vérité, cette seconde période relève d’un plan de communication extrêmement intriguant, autocentré sur la persona de Tom Cruise, dont les films servent alors de véhicule pour sa propre marque : un univers « cruisien » prend soudainement forme, incarnant une des facettes les plus terribles de l’Entertainment US : le fameux culte de la perfection. Pour Tom Cruise, cette rédemption auprès du public, voire du monde en général, passe par un assainissement total du corps et de l’esprit. Mais jusqu’où va-t-il aller ?

Ari Folman avait très bien traité le sujet dans son film pamphlétaire, Le Congrès (2013), fustigeant ainsi les méthodes hollywoodiennes pour conserver l’aura d’une star, alors à son apogée, en une simple image numérique reproductible à l’infinie (le cartoon de Tom Cruise y faisait d’ailleurs un caméo). Virevoltant au-dessus des étoiles (hollywoodiennes), Cruise lutte seul contre le système dominant ; contre ces fameuses images numériques qui polluent le cinéma hollywoodien, et il semble bien déterminé à ne pas s’arrêter en si bon chemin. On n’est alors guère surpris, aujourd’hui, de voir des analyses universitaires se construire autour de la persona de Tom Cruise : sur sa manière si spécifique de courir dans ses films, ; de concevoir son métier d’acteur (s’impliquer dans tout le processus créatif), de fignoler en permanence son image d’icône planétaire… Une des dernières grandes idées de la mégalomanie « cruisienne » est son duel homérique contre lui-même dans Oblivion (2013) de Kosinski. Qui peut rivaliser avec Tom Cruise en haut de l’affiche ? La réponse est évidemment personne ! Ni Brad Pitt, ni Johnny Depp, ni Sean Penn, ni Daniel Day Lewis ne peuvent rivaliser sur ce terrain avec Tom Cruise ; ils incarnent tous des personnages à l’écran, tandis que Tom Cruise incarne seulement Tom Cruise. Il fait également ses cascades tout seul. Quel acteur peut se targuer de faire la publicité de son film sur le fait qu’il est accroché à une carlingue d’avion en train de décoller ? La réponse est (encore) personne ! Même Jason Statham n’assume pas toutes ses cascades. Il est peut-être une des dernières stars sur laquelle un film peut se vendre entièrement sur son nom. Car un film de Tom Cruise est toujours un gage de « qualité » tellement l’acteur s’investit dans la fabrication de l’œuvre. Devenue une sorte d’icône dans le paysage cinématographique mondial, et comme la plupart des icônes du septième art, on pense alors à Charlie Chaplin, Bruce Lee, Marylin Monroe, le temps ne semble plus avoir d’emprise sur lui, et pourtant il a 53 ans ! Devenu autre chose qu’un simple comédien, il s’est substitué en un objet abstrait, telle une image persistante, qu’on ne rattache pas forcément à un rôle en particulier, mais plutôt à une idée, voire un concept : celui de l’acteur américain par excellence d’abord, mais surtout d’une certaine idée de l’Amérique conquérante et insatiable. Il a depuis longtemps en lui cette folie propre à la démesure américaine, de par son arrogance (ce sourire carnassier), et sa recherche de perfection (minutieux, perfectionniste, professionnel) ; il semble toujours à l’affût : de plus en plus tranchant à son âge, toujours prêt à courir ou intervenir pour sauver quelque chose ou quelqu’un. Mais il ne lutte pas seulement contre son âge qui avance inexorablement, il cherche encore à repousser ses propres limites (physiques et mentales). Tom Cruise, c’est un peu le Néo (Keanu Reeves) de Matrix : « on n’est pas le meilleur quand on le croit mais quand on le sait ». Conscient que l’ère du numérique va tout écraser sur son passage, et que l’avenir (du box-office) appartient aux superhéros, Tom Cruise va prouver encore, et toujours, qu’il peut battre n’importe quel superhéros, quelques soient son pouvoir, avec son propre héros : lui. C’est aussi pourquoi il ne prend plus de risque au niveau du choix des réalisateurs, et s’entoure uniquement de cinéastes plus à même de répondre à ses lubies mégalos : Doug Liman, James Mangold, Joseph Kosinski, et maintenant Christopher McQuarrie. Si ces réalisateurs ne seront probablement jamais de grands metteurs en scène, ils savent néanmoins servir et composer avec la persona Tom Cruise. Il n’a plus le temps et l’envie de discuter des heures avec un Michael Mann, ou avec un Steven Spielberg (peut être que cela reviendra un jour avec l’âge). Aujourd’hui, il sait exactement ce qu’il veut et ce qu’il attend : il se met donc lui-même en scène comme le « last action hero » du cinéma US. Il semble dorénavant acquis que la majorité des films faits pour/par Tom Cruise seront « mineurs » pour un acteur de sa dimension, mais ce n’est pas là l’essentiel. Chacun y révèlera une petite touche, une petite nouveauté sur cette personnalité si ambiguë, et si fascinante, que le cinéma ne cesse de décortiquer depuis plus de 30 ans déjà. Les films qu’ils tournent depuis 2003 sont les plus biographiques de sa carrière, et à ce titre, les plus intéressants ; aucun acteur n’a jamais été aussi loin dans son rapport thérapeutique vis-à-vis du médium : on assiste à l’une des plus grandes dépressions de l’histoire du cinéma, et (mal)heureusement, on est aux premières loges (seul Nicolas Cage pourrait en dire autant mais à une moindre échelle).

Comme tous les Mission Impossible, ce numéro 5 est très différent des autres opus : il assume parfaitement ses allures de série B typique des années 1980 et 1990 (terroristes tchéchènes, femme fatale sexy, bad guy à la tête d’ahuri et à la voix stridente, course poursuite en voitures et en motos, duel à mort au couteau…). Beaucoup moins porté par les gadgets ludico-high-tech que le précédent de Bird, McQuarrie s’efforce de maintenir une certaine fluidité narrative dans l’enchaînement de séquences d’action, où le mélange d’humour et de suspense se marie à merveille. Les séquences d’action à l’Opéra de Vienne, ou dans les rues de Casablanca, sont rythmées et découpées selon une logique de « temps fort/temps faible » judicieusement établie, instaurant un suspense haletant mais de facture très classique. Elles sont lisibles, fluides, et recèlent quelques cascades forts appréciables, et, malgré quelques effets spéciaux indigents, on est loin de la débauche racoleuse d’effets pyrotechniques en toute genre, façon Fast and Furious. Et si McQuarrie réfléchit davantage comme un scénariste que comme un grand esthète du cinéma d’action, à l’image de cette fameuse idée de la séquence d’apnée qui ne requiert aucune « performance » visuelle (pas de plan séquence par exemple), mais qui fonctionne et conserve toute son efficacité, le film reste d’une légèreté revigorante et véritablement enthousiasmante (cf. la géniale séquence d’ouverture). Une atmosphère qui est fortement due à la présence grandissante du sidekick Benji Dunn (interprété par l’anglais Simon Pegg), et à la bonne surprise du film, l’actrice suédoise Rebecca Ferguson. Bien loin de l’image stéréotypée de James Bond’s girl, le personnage d’Ilsa Faust apparaît comme un double féminin de Hunt ; une version plus mystérieuse et sexuée que son alter-ego masculin. Tom Cruise laisse intelligemment plus de place à ces deux personnages au sein de l’intrigue, mais ne donne néanmoins que des miettes aux personnages de Jeremy Renner et Ving Rhames. Si Alec Baldwin est égal à lui-même en chef de la C.I.A, la présence atypique de Sean Harris (Prometheus, Serena) accentue le charme très 80’s du film, dont les bad guys, très expressifs et aux faciès improbables, cabotinaient alors comme jamais. Visant le charme des « films de bande », McQuarrie met en avant la forte amitié qui unit cette équipe de l’IMF, la mettant ainsi à l’épreuve comme jamais (menacée de disparaître par le Syndicat jusqu’à voir certains personnages courir un grand danger). Cet « esprit de famille » est peut-être l’originalité première de cet opus, preuve, une nouvelle fois, que Tom Cruise aspire à cette union sacrée autour de sa personne : outre les acteurs récurrents de la série (Rhames, Pegg, Renner), Paramount, qui distribue le film, est la « major » qui le suit depuis ses ces premiers pas d’acteur, tandis que Bad Robots est également la société de production d’un certain J.J Abrams… Toutes les circonstances sont finalement réunies pour que Tom Cruise soit en terrain familier.

Un nouvel opus qui fait figure de divertissement haute-gamme. Bien moins torturé que le J.J Abrams, moins fun que le Brad Bird, moins porté sur l’action que le John Woo, et moins intelligent que le De Palma, cet opus remplit néanmoins tous les critères d’efficacité d’un film budgété à plus de 150 millions de dollars : des scènes d’action grandioses, des acteurs performants, des personnages attachants, et une intrigue bien ficelée et rythmée. Pour Christopher McQuarrie, le pari est donc largement réussi : Tom Cruise rayonne, encore et toujours, se faisant presque incarnation divine (cf. sa première apparition amusante, le twist du masque…). Dès lors, il n’y a plus qu’à attendre le prochain opus, dont le tournage est déjà annoncé pour l’été 2016, pour savoir si Tom Cruise est bel et bien ce « Dieu du cinéma » venu contrecarrer le destin tracé d’une industrie en plein crise « d’idée », et dont le manque de prise de risque inquiète au plus haut point.

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