MoriBond…

Spectre (2015) de Sam Mendes

Note : ★☆☆☆☆

Déjà présent derrière la caméra sur le dernier opus, Skyfall (2012), Sam Mendes poursuit son travail de démythification d’une figure iconique du cinéma contemporain : James Bond. La vingt-quatrième aventure cinématographique de l’agent secret britannique, Spectre (2015), incarne à peu près tous les maux d’un cinéma moderne, faussement profond et bêtement complaisant.

Dès les premières images, la messe semble dite : Mendes choisit de filmer en plan séquence son héros, engagé dans une poursuite au cœur de Mexico City célébrant la « Fête des morts ». Prouesse technique due au plan-séquence[1] dont l’origine ontologique[2] était de faire émerger « la vérité intime du réel »[3] qui n’aspire ici à aucune vérité. Si bien que lorsque s’engage l’action, la « vraie », le gunfight, la bagarre et les explosions, Mendes revient à un champ-contrechamp scolaire avec un arrière-goût étrange, pour ne pas dire suspect. En effet, ce choix de mise en scène supprime les efforts du plan séquence originel et nous interroge sur les intentions réelles du cinéaste : pourquoi avoir choisi cette forme du plan séquence pour démarrer son film ?

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Réponse la plus évidente, la vanité d’un cinéaste, conscient de la fascination exercée par ce type d’images sur le spectateur (cf. Birdman d’Iñárritu). Le cinéma à grand spectacle d’aujourd’hui, se veut être un art de la participation totale, c’est-à-dire de l’immersion. Son idéal est alors de supprimer tout recul entre le personnage, son interprète, et son voyeur (nous). Un art qui veut englober dans une même vision psychologique du rôle, l’acteur et le spectateur est un art où des questions éthiques et politiques ont le mérite d’être posées. Mais revenir aussi vite au traditionnel champ-contrechamp, frustre notre plaisir de voyeuriste, et reconstruit une dualité classique, entre « gentils » et « méchants » : si Mendes semble d’abord avancer, c’est pour mieux reculer par la suite. Ce plan séquence d’ouverture n’apporte rien (cf. on préfèrera ceux de Breaking News de Johnnie To et de La soif du mal d’Orson Welles par exemple). Il ne sert ni le fond (l’ethos : il ne libère aucune passion ; il ne réjouit personne) ; ni la forme (il n’est pas techniquement compliqué ou spectaculaire) ; et encore moins le contenu (totalement inutile pour le scénario et la narration). Certains diront que c’est une « plus-value » plastique, d’autres un « artifice visuel », mais le véritable problème est d’ordre moral.

Comme dans ses films antérieurs (SkyfallLes noces rebelles, American Beauty, Jarhead, Les sentiers de la perdition), Mendes règle la psychologie de ses personnages avant la sienne et elle peut sembler caricaturale : la relation refoulée à l’égard de Bond, du personnage interprété par Christopher Waltz, est totalement ridicule. Mendes s’imagine probablement « grand » cinéaste du conflit de l’âme humaine. Mais en réalité, ce sont davantage ses images que ses personnages qui posent problème. Elles véhiculent une étrangeté voire une confusion qui finit par s’inscrire dans une vision et un rapport au monde beaucoup moins modernes. Pourtant le scénario nous écrase avec son actualité politique : la surveillance du monde par une instance gouvernementale. Ce manque de clairvoyance et d’honnêteté à l’égard des images qu’il convoque – comme s’il ne les assumait pas complètement – me permet d’incriminer l’ambiguïté morale du cinéaste.

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Que dire du film ? Qu’il est difficile de masquer le manque d’envie et d’énergie propre à la mise en scène « psychologisante » de Mendes : jeu emprunté des comédiens, narration boursoufflée de digressions pénibles (le film dure 2H30 !), scènes d’action mollassonnes et répétitives comme l’interminable course poursuite en voitures ou encore le combat du train. Le film, et peut-être l’ère « Daniel Craig » toute entière, souffre également de la comparaison avec les deux mastodontes du cinéma d’action contemporain : Jason Bourne (un cinquième opus est attendu pour l’été 2016 !) et, bien sûr, Ethan Hunt (dont chaque Mission Impossible est marqué par l’empreinte d’un cinéaste qui s’amuse et s’éclate avec son mythe). À l’inverse, les derniers James Bond semblent moribonds, du fait que certains cinéastes, autoproclamés, psychologues des figures mythiques (Chris Nolan, Zack Snyder, Sam Mendes), préfèrent déconstruire les mythes cinématographiques, tout en évoquant notre monde moderne. Une attitude complaisante des cinéastes envers notre époque de torturés, qui rend compte du problème majeur de notre temps. Nous sommes trop informés par le flot des images, mais faussement intelligents car nous ne les comprenons pas forcément, et nous nous pensons alors plus malins que nous ne le sommes réellement. Moins crédules, mais plus insensibles, notre émotion ne réagit plus aux plaisirs simples et aux émotions pures et sincères. Éternels insatisfaits, nous le sommes, sans pouvoir réaliser nos désirs sublimes. Devenue, dès lors, esprit perverti (par les médias ? les gouvernements ? la société occidentale ?), notre conscience du Mal a repoussé très loin ses joies, laissant nos angoisses maîtres des lieux.

Si Spectre n’est qu’un simple exemple de ce qu’est le cinéma à grand spectacle aujourd’hui, il délivre néanmoins certaines clés pour comprendre, et surtout visualiser, les maux « d’expressivité et de représentabilité » de notre époque contemporaine. Et à la question : « qu’est-ce qui rend les nouveaux James Bond moins divertissants que les anciens ? » Je réponds : « nous », spectateurs et cinéastes devenus cyniques tout simplement.

[1] Scène filmée en un seul plan qui est restituée telle quelle dans le film, c’est-à-dire sans montage

[2] Le réalisme ontologique de Bazin : un cinéma libéré de l’esthétique et du style ; pour se définir comme art autonome, chaque art doit définir ce qui le distingue des autres arts. Il doit définir sa spécificité, ce qui le rend irremplaçable. Le cinéma enregistre mécaniquement la nature et peut donc revendiquer une objectivité indépassable

[3] André Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ? (Paris, France: les Éditions du Cerf, impr. 2011, 1985).

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