Musée d’Orsay – Violence, plaisir et athéisme

La peinture est par définition un art plastique qui, d’après la doctrine classique, améliore la nature et la rend parfaite ; le beau est une caractéristique inhérente à l’art dans toutes ses représentations et se place au dessus de l’homme. L’art par conséquent, doit être beau et représenter l’idéal de l’homme, la laideur n’est guère représentable et doit être laissée de côté. Or, le XIXème siècle marque une rupture avec ce postulat, la peinture et la littérature explorent de nouveaux horizons, les canons de beauté deviennent de plus en plus inintéressants, il faut représenter la réalité telle qu’elle est, creuse et quasi vilaine.

Mais, cette révolution ne s’opère pas du jour au lendemain, elle est le résultat d’un mouvement qui a sa genèse bien avant le siècle industriel. Un des acteurs primordiaux de l’éclatement et du renversement des mœurs, fut un personnage atypique qui vécut pendant le XVIIIème siècle, et qui changea à jamais notre regard vers le monde, qui encore aujourd’hui nourrit la polémique : il s’agit du libertin Donatien Alphonse François de Sade, plus connu comme le Marquis de Sade.

Pour cette saison hibernale le musée d’Orsay lui rend hommage avec l’exposition Sade : attaquer le soleil, exposition qui met en relation les sujets présents dans l’œuvre de Sade et leur écho dans les arts plastiques, de même que dans le cinéma.

Tout commence dans une salle noire, où l’on voit des bouts de films choisis, Salò de Pasolini, L’âge d’or de Buñuel, Peeping Tom de Michael Powell entre autres. Le spectateur est immergé dans une atmosphère sombre où la cruauté, le désir, et l’humiliation sont montrés de manière assez flagrante ; même si Sade vécut pendant la révolution française, il ne marqua pas moins les générations à venir montrant ainsi sa génialité et le caractère innovateur de sa pensée.

Le premier tableau exposé est d’un artiste qui va à l’encontre des propos de Sade. Connu surtout par la beauté de ses danseuses, leurs mouvements, ainsi que la palette qu’il employa pour les dépeindre : il s’agit d’Edgar Degas avec Scène de Guerre au Moyen-Âge. Ce dernier montre une scène de chasse singulière puisque les femmes en sont les proies. Les personnages féminins aux corps dénudés fuient les flèches mortifères des hommes. Elles sont souffrantes et humiliées, pour leur part les hommes semblent impassibles, tuant de sang froid. Dans cette première partie de l’exposition, la violence et sa représentation au cours du temps nous est montrée comme quelque chose qui, au-delà des préjugés moraux, a toujours fait partie de l’homme, malgré notre désir constant de vouloir la supprimer, elle fait partie de notre nature. Dans les écrits de Sade la violence est loin d’être une force à faire disparaître et à cacher, elle est au contraire encouragée et vue comme une pulsion humaine « normale » qu’il faut montrer ; l’état de violence perpétuelle de Hobbes fait échos à la doctrine sadique, elle est l’un des enjeux majeurs que le libertin encourage à explorer. La cruauté, tout comme la souffrance sont les résultats qui accompagnent l’exercice de la violence, résultats qu’il faut étudier et qui peuvent, dans certains cas, provoquer une émotion blâmée par les doctrines religieuses : le plaisir.

La deuxième partie de l’exposition est consacrée au plaisir et au désir, et à ce qui les provoque et en dérive. Les peintres s’étant inspirés de Sade et de sa philosophie de débauche abondent. Parmi les noms qui décorent les salles on peut citer André Masson, Pablo Picasso, Alastair, Aubrey Beardsley, Man Ray, Ingres entre autres. Le désir comme moteur de notre espèce, telle est la thèse de Sade. Même si l’on diffère de son propos, il faut néanmoins admettre qu’il a toujours été un sujet central dans la philosophie et les sciences humaines, un sujet qui hante les esprits, un sujet qui d’une certaine manière dicte les codes dans la société occidentale.

Finalement, la dernière partie fait référence à l’athéisme du marquis, à travers lequel il dénonça les hypocrisies et l’incongruité de l’église catholique. Bien avant la formule célèbre du philosophe Nietzsche, « Dieu est mort », bien avant Freud et Sartre, Sade s’émancipa de la figure du patriarche pour chercher à trouver sa liberté dans le libertinage, dans le plaisir sensuel, une liberté totale.

L’exposition se sert des œuvres plastiques pour illustrer et synthétiser la pensée sadique, elle nous permet de découvrir l’auteur autrement que comme un simple libertin, mais comme un homme qui servit de modèle d’émancipation et de contestation. A l’heure actuelle, Sade demeure une figure qui bouleverse par ses propos, c’est à peine si, durant les années 90, que son œuvre fut éditée aux éditions de la Pléiade. Durant les années 50 elle était encore interdite et jugée comme lecture licencieuse.

On peut être ou non d’accord avec les maximes de Sade sur le plaisir, l’amour et la violence, peu importe, l’essentiel c’est qu’elles nous confrontent directement, elles questionnent les fondements de notre société et nous poussent vers des chemins impossibles, vers une liberté de la pensée débridant l’imagination des peintres et l’ouvrant vers de nouveaux horizons. La littérature de Sade se donne la tâche de chercher dans l’humanité, dans les tréfonds de la pensée humaine, là où tout semble noir et glauque. Tel est le défi que pose Sade : trouver de la beauté dans le pire de l’être humain.

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