N.W.A – Straight Outta Compton (2015) de F. Gary Gray

Lorsque l’on parle de biopics musicaux (les films biographiques concernant des personnalités de la musique), la musique rap fait partie de ces univers les moins représentés. De plus, quand on en vient à isoler les films de qualité, la tâche s’avère ardue, car ces biopics sont souvent (co-)produits par les proches des artistes dont sont inspirés les films, voir par les artistes eux-mêmes. Fatalement, ces films ressemblent majoritairement à des éloges égocentriques et mégalomanes, travestissant la vérité afin de brosser un portrait flatteur, quasi héroïque, des artistes. Les parts d’ombre de leur existence ne sont jamais mentionnées, sauf si elles parviennent à donner du crédit au héros, car en effet, il serait impensable d’exposer leurs faiblesses. Dans le microcosme de ces « égo-films » que sont Réussir ou mourir avec 50 Cent ou Notorious B.I.G de George Tillman Jr., seul 8 Mile de Curtis Hanson sort un peu du lot. Bon film sans être exceptionnel, cette fiction-biographique (mélangeant le caractère « historique » du biopic avec des libertés scénaristiques), sur Eminem (qui interprète le personnage), joue avec une certaine authenticité, sans épargner l’artiste des aspects pathétiques, voire humiliants de sa vie : aspects pouvant faire partie du quotidien de tout un chacun, comme être trompé par sa petite amie, battu par sa mère, ou perdre ses moyens à cause du stress au point d’en vomir…

N.W.A – Straight Outta Compton retrace les origines et le parcours du groupe de rap américain Niggaz Wit Attitudes, fondé par Dr. Dre, Ice Cube et Eazy-E. Ce biopic n’échappe pas à la règle citée plus haut. On retrouve ainsi à la production Dr. Dre, Ice Cube et la veuve d’Eazy-E, Tamica Woods-Wright. Cependant, l’image provocatrice et sans concession qui entoure le groupe emblématique du rap West-Coast laisse espérer un film bien plus « honnête » que ce que l’on pourrait prévoir.

Compton, banlieue dangereuse de Los Angeles au milieu des années 80. Eric Wright, Andre Young et O’Shea Jackson, surnommés Eazy-E, Dr. Dre et Ice Cube, sont passionnés de musique, plus particulièrement de rap : genre marginal à l’époque. Dégoutés par les actions du gouvernement, notamment par les nombreux abus des forces de police, ils décident de se faire entendre à travers un rap brutal, violent et sans concession, représentatif de la réalité dans laquelle ils vivent. Ils fondent alors le groupe N.W.A, dont les paroles acerbes et la musique percutante vont connaître un succès fulgurant.

Le réalisateur, F. Gary Gray (Le Négociateur en 1998, Braquage à l’italienne en 2003,…), nous offre avec N.W.A – Straight Outta Compton un film à l’esthétique correcte, flirtant par moments avec une atmosphère gangsta rap (filles dénudées, costumes « ghetto » avec accessoires « bling-bling », parties orgiaques, Cadillacs lowridin’,…) nous rappelant sagement l’âge d’or des clips du rap US. Rien d’étonnant d’ailleurs lorsque l’on apprend que le réalisateur a fait ses classes en réalisant, au début de sa carrière, des clips pour la scène hip-hop/R’n’B américaine (Jay-Z, Ice Cube ou R. Kelly,…). Cependant, on regrettera l’absence de prise de risques esthétiques, ainsi que le conformisme de la réalisation, et la mollesse du montage, virant jusqu’au kitsch (les raccords dans l’axe grossiers lors des scènes d’arrestation).

Le casting étonne à plus d’un titre, car il est quasi exclusivement composé d’acteurs et d’actrices inconnus, dont certains font leurs premiers pas au cinéma. Ainsi, le néophyte O’Shea Jackson Jr. reprend le rôle de son père, Ice Cube, tandis que Corey Hawkins, habitué aux seconds rôles (Iron Man 3 de Shane Black, Non-Stop de Jaume Collet-Serra,…), incarne Dr. Dre. Leurs performances ne marqueront pas les esprits ; les jeunes acteurs semblent être en totale roue libre, voire mal à l’aise face à la caméra (hormis lors des scènes de concert). Sans livrer de mauvaises interprétations (bien qu’ils s’en approchent dangereusement), ils n’arrivent pas à trouver le ton juste, contrairement à leur comparse Jason Mitchell, interprète du rappeur Eazy-E. Malgré un penchant à trop « sur-jouer », Mitchell nous livre une performance extrêmement intéressante, augurant une carrière prometteuse. Le vétéran Paul Giamatti (Shoot’Em Up de Michael Davis, 12 Years a Slave de Steve McQueen,…), clôture ce casting en interprétant le rôle de Jerry Heller, manager véreux qui poussera N.W.A à la dissolution. Sa performance reste honnête, bien qu’excessive lors de certaines scènes. Au final, on en vient à se demander si cette tendance à l’exagération interprétative, observable dans la totalité du film, ne serait pas représentative de la direction d’acteurs douteuse du réalisateur. Toutefois, l’atout majeur de N.W.A – Straight Outta Compton reste sa bande originale, dans laquelle on retrouve tous les classiques ayant fait la « légende » du rap West-Coast, tout en régalant nos oreilles de sons Funk et Soul, « genre » souvent « samplé » par le Hip-Hop américain. Snoop-Dogg, Run-DMC, George Clinton, Funkadelic, et bien sûr les plus gros titres de Dr. Dre, Ice Cube, Eazy-E et N.W.A sont au rendez- vous. Cerise sur le gâteau, on y retrouve certains morceaux originaux, inspirés par le long métrage (produit par Dr. Dre en personne). Voir (et écouter) N.W.A – Straight Outta Compton, provoque chez le spectateur un curieux effet secondaire, celui de balancer la tête d’avant en arrière sur le rythme de beats puissants, animant littéralement le film.

N.W.A – Straight Outta Compton renferme un scénario sans aucune déconstruction, flash-back ou flash-forward, le récit se contentant d’avancer en ligne droite, de la formation du groupe jusqu’au décès d’Eazy-E. Etrangement, on serait presque satisfait de voir que le réalisateur évite cette facilité scénaristique, au contraire de nombreux biopics, se servant de ces effets pour créer facilement du pathos, en reliant par exemple les évènements dramatiques, vécus par un des personnages, à des traumatismes d’enfance. Si la construction du scénario est classique, qu’en est-il du contenu ? L’élément qui suscite chez le spectateur le plus vif intérêt, l’histoire qui nous est contée, nous laisse un arrière-goût d’inachevé. Le réalisateur fait le choix (« approuvé » par les producteurs, n’oublions pas que le film est basé sur leur vie), de nous montrer, une version assainie (édulcorée) de la vie dans les ghettos de l’époque. Bien que ce choix reste louable, car il évite les clichés représentatifs du « ghetto », que l’on retrouve trop souvent dans ce genre de films, on aurait été satisfait de trouver dans N.W.A – Straight Outta Compton, plus de traces de cette « réalité ». Non pas par curiosité malsaine ou voyeuriste, mais dans une démarche de compréhension : pouvoir saisir ce qui donne aux textes de N.W.A (le plus souvent écrits par Ice Cube), leur profondeur et leur intensité. Le même traitement est appliqué aux dérapages policiers de Los Angeles, grossiers et superficiels, la caméra étant plus occupée à filmer la colère virile des rappeurs, plutôt que le caractère violent et humiliant de ces arrestations musclées. Fâcheux, quand on pense à quel point ce genre d’évènements (qui ont conduit aux émeutes de 1992 à Los Angeles, suite à l’affaire Rodney King), ont marqué la vie des rappeurs, et leur ont inspiré une grande partie de leurs textes. Evènements qui, après les émeutes de Ferguson en 2014, restent d’actualité. Immanquablement, cette aseptisation se répercute sur le comportement des héros. Ainsi, les déboires célèbres des personnages principaux (alcool, drogue, violence,…) sont considérablement réduits (ou « justifiés », comme la mise à sac par Ice Cube du bureau de son producteur), alors que les personnages secondaires ne sont, quant à eux, pas épargnés (Jerry Heller, SugeKnight,…). Bien que le trio leader de N.W.A soit, par moments, dépeint de manière peu glorieuse (lors de scènes d’orgie, de fêtes excessives, de bagarres,…), on ne peut se défaire d’un étrange ressenti. Celui que les personnages de ce film biographique ne soient pas tous logés à la même enseigne, et qu’ironiquement, le « réalisme » présent dans le film tend à faire du trio, de véritables « héros » au sens strict. De la même manière, on déplore la trop grande concision des scènes de « travail » des artistes. Les titres de N.W.A possèdent cette aura « culte » dans le milieu du hip-hop, et il est frustrant que l’on ne puisse pas en apprendre plus sur les sources d’inspirations (à l’exception de Fuck Tha Police). Lorsqu’on remarque que les séquences (impressionnantes) de concert ont droit à un temps d’exposition important, alors qu’elles sont simplement « spectaculaires », on regrette qu’une partie de ce temps n’ait pas été accordée aux scènes de travail, certes moins spectaculaires, mais sans conteste plus intenses.

Au final, N.W.A – Straight Outta Compton est un biopic des plus classiques, qui ne surprendra aucun spectateur. Il laisse une sensation d’inachevé, engendrée par la frustration de ne pas en découvrir davantage sur la relation intime du groupe (les origines de leur inspiration, leur façon de travailler,…), mais également par le scepticisme quant à la « vérité » qui nous est montrée, rarement défavorable aux artistes. Toutefois, le long métrage de F. Gary Gray est respectable, comparé à la majorité des films biographiques traitant du milieu du Hip-Hop américain. Bien moins égocentrique que ses semblables, N.W.A – Straight Outta Compton parvient à garder notre attention, tout en nous divertissant (à défaut de trop nous instruire et nous émouvoir), lors des reconstitutions de concerts, ou grâce à l’apparition de certaines des plus grandes personnalités du rap West-Coast  (Snoop Dogg, TupacShakur, Suge Knight,…). Pour ne rien gâcher, le long métrage ravit nos oreilles par une bande originale exceptionnelle, constituée de la crème de la crème du Hip-Hop américain.

★★☆☆☆

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