Night Call de Dan Gilroy

On pourrait passer beaucoup de temps à commenter la performance de Jake Gyllenhaal, véritable consécration pour cet acteur, souvent considéré comme l’un des plus prometteurs de sa génération (Ryan Gosling, Joseph Gordon Levitt, Tom Hardy…), dont l’éclosion a longtemps été retardée par des choix risqués, rarement payants (Prince of Persia, Source Code) mais toujours audacieux (Zodiac, Jarhead, Brockback Mountain). Sa rencontre avec le cinéaste canadien Dennis Villeneuve (Prisoners, Enemy) semble avoir néanmoins porté ses fruits, l’amenant à explorer une autre caractéristique de sa personnalité. Son regard, totalement halluciné, est une autre caractéristique de sa personnalité, et de son jeu déja à l’oeuvre dans Ends of Watch, où la grosseur des yeux (leur « globulosité » à la Tobey Maguire) dévoile une folie dérangeante, presque schizophrène. On pense également à une autre performance de ce type, celle de l’acteur Christian Bale dans American Psycho (2000) de Mary Harron, ou bien encore à certains
performances psychédéliques de James Franco (Spring Breakers, 127 heures, Le Monde fantastique d’Oz). Mais, c’est sûrement aux côtés des deux plus grands acteurs over the top américains, qu’il faudrait trouver l’origine d’une telle performance. Seule une confrontation avec Nicolas Cage (Volte-Face, Snake eyes…) et, Tom Cruise (Magnolia, Jerry Maguire…) permettrait de juger de la performance de Gyllenhaal.

Face à un tel personnage, très bigger than life, et joué magistralement par un acteur au diapason, les autres comédiens s’efforcent de faire « exister » leurs propres personnages, avec plus ou moins de réussite. La tâche se révèle quasiment impossible : Rene Russo (impeccable) et Riz Ahmed (très décevant), sont littéralement écrasés par l’ogre Gyllenhaal. L’acteur transforme ce personnage de Louis Bloom, un « hard-worker » et « self-made-man » typiquement américain, en un monstre sociopathe, absolument fascinant, et véritablement terrifiant. Impossible alors de s’identifier à ce personnage, dont la progression morale vers une pseudo-rédemption, est ici littéralement absente (il débute voleur et termine tueur). Aucun rachat éthique dans ce film, seulement une ironie (humour noir), et un cynisme très premier degré, qui viennent « détendre » une atmosphère électrique. Son efficacité provient d’un rythme de narration diaboliquement percutant, et orchestré de main de maître par la famille Gilroy . John pour le montage dynamique, et Dan pour la sobriété de la mise en scène (il ne s’attarde pas à filmer un Los Angeles de nuits sur des nappes musicales : Michael Mann (Collatéral) et Nicolas W. Refn (Drive) l’ont déjà fait).

L’intelligence du film ne vient pas de la portée de sa critique du système : celle des médias, de l’information en continue, toujours plus provocante et vulgaire, ou bien de cette manipulation, devenue institution, des images que véhiculent la télévision pour faire monter l’audience. Elle vient du détournement que pratique le film autour du mythe du « self-made-man » américain. Gilroy s’attaque aux Etats-Unis dans ce qu’ils revendiquent le plus fort. La réussite professionnelle reste ancrée dans la plupart des récits américains. Louis Bloom commence voleur à la sauvette, et termine patron d’un studio de reportage (il a gagné, car son compte en banque est rempli, et la concurrence annihilée). Son ascension est véritablement incroyable, elle est rapide et parfaitement structurée. Il a tout organisé en amont : un plan de carrière d’une solidité et d’une cohérence redoutable, preuve du pragmatisme de cet homme qui, dans sa solitude sociale et affective, a tout appris de son ordinateur (cours de commerce en ligne, logiciel de montage…). Et là, le film touche un point extrêmement intéressant. A l’heure où tout est accessible d’un simple « clic », où la « connaissance » est désormais facile d’accès (et quasiment gratuite), sommes-nous pour autant plus intelligent qu’avant ? Avoir accès ne veut pas dire « être en possession » de ce savoir. On est davantage dans l’illusion d’une maîtrise d’un contenu ou d’un savoir, qui est encore aujourd’hui impossible à quantifier.

Louis Bloom manipule les gens qui l’entourent, car il maîtrise un certain type de langage : il a appris (par cœur) et cela lui permet de « dominer » la plupart des situations. A l’image du mythe du self-made-man, il finit par réaliser son “american dream” en rejoignant cette « machine à rêve » qu’est la télévision . Sa réflexion empreinte de naïveté, face à la toile de L.A servant de fond aux présentateurs de l’émission, le renvoie à sa propre crédulité : une coquille vide. Cependant,Il est parfaitement dans son élément, celui du mensonge et de l’apparence. Il pratique à son tour l’art de l’illusion (il déplace les corps pour avoir un meilleur cadrage, et remonte ses propres vidéos avant de les vendre au studio). Il pratique aussi, l’art de la manipulation (les scènes de négociation/persuasion sont toutes excellentes), et ce n’est pas cette pseudo-enquête policière qui viendra entériner son plaisir. Si le spectateur ne s’identifie pas au personnage, on se délecte de voir un spectacle aussi sordide, où le cinéaste nous renvoie à notre propre voyeurisme et à notre propre perversion . Voir comment un homme peut arriver à ses fins, avec des méthodes aussi crapuleuses et indécentes, nous excite au plus profond de nous-mêmes. Mais tout ce « système », tel une bulle prête à éclater, est basé sur la simple « maîtrise » du faire semblant, d’où ce jeu d’apparence et de dissimulation. Assister à l’ascension d’un homme aussi fou et dangereux, montre le peu d’estime qu’a le cinéaste pour l’univers de la télévision, de l’audiovisuel en général, et probablement du modèle de réussite américain. Sa démarche est complètement légitime, pourtant, elle aurait gagné à avoir un point de vue différent, moins radical peut être. Le film vire trop vite vers un nihilisme cinglant, très efficace, qui manque de nuances toutefois. Aucun des personnages moralement « normaux », ou dotés d’une conscience, (le jeune Rick est le personnage « responsable des reportages » Frank Kruse), ne créé une seconde stimulation, voire une véritable opposition avec Bloom ou Nina (Russo), et avec le concurrent Joe Lader (Bill Paxton). Deux personnages moralement « sains » à première vue, mais qui ne « maîtrisent » pas leur univers, ou du moins pas assez bien, et sont donc réduits au silence absolu (la mort de Rick). Louis Bloom est-il alors plus intelligent que nous ? On pourrait le croire, car sa « connaissance » semble infinie, du moins largement suffisante pour les situations auxquelles il est confronté. Il dévoile surtout, qu’à force de spécialisation, quelque soit notre domaine, ou la société actuelle, qui encourage ce modèle d’un « savoir limitée et unique », qu’il perd indéniablement en connaissance. Les « gens », tous spécialistes de quelque chose, deviennent dès lors presque des ignorants. ils ne sont plus capables d’émettre une opinion, suffisamment forte, pour « dominer » celle d’un Louis Bloom, qui nous dévore avec une facilité déconcertante. Devenu une forme de bulle d’un savoir forcément partiel, il devient « dieu tout-puissant » dans un monde d’illusion et d’apparence. Il a su optimiser ses « forces », mais surtout, il a su jouer avec nos faiblesses. C’est par notre propre appauvrissement général (dont les médiums de diffusion sont le principal véhicule) que des Louis Bloom parviennent à s’imposer aujourd’hui.

Après plusieurs expériences en tant que scénariste, Dan Gilroy signe un premier film surprenant, terriblement efficace (à l’intelligence des films de Michael Mann), et posant de véritables interrogations sur la mainmise des médias dans notre culture occidentale, et surtout, sur l’apport de ce « savoir », réel ou fictif, lié à la prolifération des informations à travers leurs diffusions continues (internet, télé). Et c’est aussi la preuve, qu’il est encore possible aujourd’hui de voir, dans le cinéma de genre américain, des projets intelligents, peu coûteux (à peine 10 millions de dollars de budget !) et, extrêmement divertissants. On gardera donc en tête le nom de Dan Gilroy, en attendant la confirmation d’un second film, mais il est déjà clair que la famille Gilroy (le troisième frère, Tony Gilroy, est également un excellent scénariste : trilogie Jason Bourne), propose une rigueur et une qualité de travail, finalement assez rares, dans le cinéma de genre contemporain.

Crédits photo

Les commentaires sont fermés.