Norte, la fin de l’histoire (2015) de Lav Diaz

Le temps meurtrier

Note : ★★☆☆☆

Chef de file du nouveau cinéma philippin, actuellement en plein essor et plein de promesses, le cinéaste Lav Diaz sort enfin du néant dans lequel la distribution française l’a plongé, en lui tournant le dos depuis des années. Avec Norte, la fin de l’histoire, on entre enfin dans son cinéma à la fois doux et enragé, dilaté sur des longueurs vertgineuses…

Le cinéma des Philippines a tendance à évoquer en premier, sa production astronomique de films d’exploitation* fauchés, grotesques et souvent érotiques, dans laquelle il s’est engouffré dans les années 70 et 80 (j’en tiens pour preuve que l’organe du web francophone le plus loquace sur le cinéma du pays soit le site nanarland…). La chose est d’autant plus navrante que, la très prolifique industrie du septième art philippin a entamé, depuis longtemps, son ascension vers un cinéma créatif et exigeant, connaissant même plusieurs « âges d’or » dans les années 50 (autour de l’oeuvre de Lamberto Avellana), puis 70 (avec Lino Brocka, Eddie Romero…). Alors que le réalisateur Brillante Mendoza s’impose mondialement comme un des auteurs les plus importants de notre époque, et que ses films (Le masseur, John John, Serbis, Lola) sont sélectionnés dans les plus grands festivals (Kinatay a reçu le prix de la mise en scène à Cannes 2009), il est plus que jamais urgent de rendre compte du nouvel essor que le cinéma d’auteur philippin connait, bien au delà de la figure du commandeur de Mendoza. En particulier, du fait que l’oeuvre inédite en France (et ailleurs) de Lav Diaz, pionnier historique de cette nouvelle vague des années mi- 90, et citée en exemple par les jeunes cinéastes (tel Raya Martin) qui s’engouffrent dans la voie qu’il a ouverte, sort enfin chez nous. D’une part, sous la forme d’une grande rétrospective au Jeu de Paume ce mois-ci, et d’autre part, via les sorties de Death of the land of Encantos le 23 décembre, et de Norte, la fin de l’histoire cette semaine, dont il est question dans cet article. Le cinéma très particulier de Diaz se caractérise d’abord par les durées étonnantes de ses films (jusqu’à onze heures, et plus de cinq en moyenne!), grâce à quoi le cinéaste, si l’on prend en compte le dépouillement visuel et économique dont son style fait preuve, semble clamer haut et fort sa grande indépendance et son exigence obstinée. Beaucoup pensent dès lors à Tarkovski ou Bela Tarr, alors qu’il y a dans la longueur exagérée des films de Diaz une toute autre dimension, plus simple et prosaïque, que chez ces monuments, où le rythme est serviteur d’une grâce contemplative et suspendue. Bien plus doux et moins grandiloquent, à la limite plus proche d’un Wang Bing (de la fiction), Lav Diaz n’utilise pas le temps long pour ravir ses spectateurs à leurs fauteuils et les plonger dans un autre monde, mais bien davantage dans un but de générosité à l’égard de ses personnages et de ses récits, souvent fleuves, et courant sur des années (là où Bela Tarr peut passer sept heures sur une histoire de quelques jours). Il y a là, une force assez unique au cinéma dans l’oeuvre du philippin, qui rend incontournable le fait de se pencher sur ce Norte, la fin de l’histoire, film fleuve de 4h10, et qui constitue pour le spectateur une expérience singulière. Pour autant, le film s’avère en partie décevant, surtout parce qu’il manifeste des qualités certaines de son auteur, alors qu’il fait des choix pour le moins regrettables.

Le cinéma de Lav Diaz ainsi présenté, notons que Norte fait, à plusieurs égards, figure d’exception chez son auteur : c’est un film numérique en couleurs et aux moyens plutôt cossus**, traversé par de longs travellings et bon nombre de mouvements de caméra complexes, qui tranchent avec la tradition de longue date de Diaz, de tourner en 16mm noir et blanc, et de faire le moins possible de variations d’échelles de cadres ou de mouvements démonstratifs. Comme c’est aussi, (si on omet les quelques films « courts » du phillipin - soit moins d’1h10), son opus le moins long. On pourrait presque percevoir Norte comme un premier pas vers une normalisation du cinéma de Diaz – il n’en est rien. L’auteur, qui inscrit toute son oeuvre dans l’entreprise de révéler les très nombreuses plaies du peuple philippin, explique le phénomène par la richesse particulière qui traverse la région du nord des Philippines (le Norte en question), qui, en comparaison de la pauvreté du reste du pays, a largement bénéficié de la corruption de Ferdinand Marcos, originaire de l’île et présent de 65 à 86. Ce choix d’une plastique plus léchée n’est donc pas tant un assagissement de l’auteur qu’une autre manière de pointer le doigt sur les problèmes, en l’occurence économique et politique, de son pays. Son récit-fleuve est d’ailleurs dans la droite lignée de son univers, à savoir qu’il raconte le destin de personnages (destin dans le sens où les péripéties vont sceller, pour de bon, leur vie encore ouverte au moment où le film commence).Il s’agit d’une histoire qui s’inspire beaucoup (trop ?) de Crimes et châtiments, et qui raconte les parcours croisés de Fabian, brillant étudiant en droit, enragé de mauvais rêves révolutionnaires, qui tue une usurière et sa jeune fille lorsqu’elle le surprend, et de la famille pauvre dont le père va être accusé du meurtre à tort, et passer sa vie en prison alors que sa femme essaye de survivre. Comme prévu, la grande force du film tient principalement dans son très beau sens narratif étendu, qui mêle habilement une longue période romanesque (de nombreuses années passent et les personnages ne se transforment que symboliquement, avec l’un qui se met à porter la barbe, et l’autre qui perd une dent), et un rythme ultraréaliste qui fait durer des scènes pleines de justesse sur le quotidien des personnages, parmi d’autres (largement minoritaires), qui constituent des pivots narratifs forts (le meurtre, les retrouvailles de la famille au parloir, etc.). Cette manière de raconter une histoire semble ne pas faire, du tout, cas d’un retour « vers l’essentiel » du récit qui « penserait au spectateur ». Comme si Diaz, le conteur, prenait tout autant de liberté dans ses silences et ses digressions, que Fabien et ses amis lorsqu’ils se lancent dans des discussions politiques et philosophiques creuses et désabusées. Ces logorrhées sont le signe de la « fin de l’histoire » en question : à savoir la fin de l’histoire moderne, la fin des grands idéaux depuis la chute du bloc soviétique, la fin d’une alternative au réel, pourtant si violent.

L’aspect le plus troublant de Norte tient du choix de faire de ses deux antagonistes (l’étudiant meurtrier et le père injustement condamné) deux figures équivalentes, magnétiques aux yeux des autres, ce qui les amène à se condamner – le bon et christique prisonnier s’attirant la violence du bourreau de la prison, et le tueur en proie à la haine de lui-même allant vers toujours plus d’horreur pour rejeter les autres qui ne cessent de lui ouvrir les bras. S’il est vrai qu’une telle idée a sa place dans un film où le thème global « du bien et du mal » est tant affiché, il est parfois très difficile de la supporter dans un récit mi-simpliste, mi-complexe. D’une part, on a les segments qui mettent en scène le meurtrier : d’une envie de révolte pleine de pulsions de mort, que la réalité de l’époque rend irréalisable (ses amis amusés se contentent d’applaudir son éloquence), il ira jusqu’au meurtre, puis suivra un faux parcours de rédemption, où sa présence dérangeante questionnera la pertinence d’une série de figures de pardon chrétien (une jeune évangéliste et sa grande soeur bigote). Parvenant, dans les scènes les plus horribles (en tête le massacre de son chien d’enfance adoré), à nous faire osciller entre le dégout et la réflexion, cette partie du film est clairement la plus réussie et la plus intéressante. Et si le personnage de Fabian peut parfois nous sembler trop affreux, c’est, avant tout, parce qu’il est terriblement réel, qu’on se dit qu’un tel meurtrier peut se tapir près de nous, et le récit réussit à la longue à nous captiver, grâce à sa sincère complexité. D’autre part, s’oppose à cela la famille dont une bonne partie des personnages, et de leurs péripéties, s’avère assez bête : alors que le prisonnier devient une figure christique et parvient même à s’évader mentalement lorsqu’il rêve, sa famille portée par sa femme, est une caricature de superbes êtres humains sur qui le sort s’acharne, ce qui rend grossiers et stupides les « méchants », comme l’usurière assassinée qui les persécutait, ou le prisonnier violent. Si on ajoute à cela que le film reprend, tels quels, des pans entiers du récit de Crimes et châtiments, et que le fantôme du plus complexe des écrivains russes plane ainsi sur les quatre heures du film, la propension de l’histoire à se faire « allégorie » et à pousser un peu trop loin le drame (qui se veut parabole de la nation philippine) finit de perdre Norte, la fin de l’histoire, sur la route passionnante qu’il arpentait.

Difficile pourtant de dire que le film est un échec et son visionnage peu digne d’intérêt, tant ses grandes qualités sont à la fois uniques en leur genre, et suffisamment composites pour qu’elles se mêlent avec une bonne partie des défauts. Une chose est sûre : avec Norte, Lav Diaz parvient parfaitement à nous offrir une vision personnelle et critique du monde d’aujourd’hui, preuve que son cinéma très national provoque des questions universelles, et pressantes. L’idée de faire d’un homme tourmenté par « la fin de l’histoire », par la mort des luttes politiques et l’inertie de la révolte, un tueur et un poison des autres, comme si la désillusion de la post-modernité se matérialisait en un phénomène dangereux et létal, nous mettant en garde contre les dangers de l’apolitisme, est à elle seule une époustouflante raison de retourner au cinéma de cet auteur. Reste que Norte, la fin de l’histoire, n’est pas un bon film pour autant.

* films d’exploitation : réalisés avec un budget réduit et peu d’attention à la qualité artistique mais dans la perspective d’un bénéfice rapide

** cossu : dans l’aisance, aux moyens conséquents

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