Nostalgie des images

Francofonia d’Alexandre Sokourov

Note : ★★★☆☆

Treize ans après avoir transformé le musée de l’Ermitage de Saint-Petersbourg en témoin de l’histoire russe, Alexandre Sokourov explore le Louvre de toutes les manières, pour en faire le point d’orgue de réflexions sur l’Histoire, la guerre, et la place de l’art dans la vie des hommes.

Depuis la consécration de Mère et fils en 1997, Alexandre Sokourov tient bon son rôle de grand maître du cinéma russe exigeant. Son regard à la fois tendre et très dur se pose sur des univers très différents qu’il explore dans le temps long, comme des pistes que son oeuvre entrecroise : passant du mystère des liens filiaux (Mère et fils, Père, fils), à l’intimité froide des figures du totalitarisme (Moloch sur Hitler, Taurus sur Lénine, Le soleil sur Hiro Hito), ou encore à l’exploration de l’histoire des nations à travers le (seul) témoignage de l’art, comme ce fut le cas avec L’arche russe puis Elegie de la traversée, et à nouveau aujourd’hui avec Francofonia. Sous-titré Le louvre sous l’occupation, le dernier Sokourov reporte son point de vue nostalgique et pessimiste sur l’illustre musée (et monument) parisien, à travers sa gestion pendant l’occupation allemande, mais aussi plus globalement à travers son histoire et son rayonnement, point de départ pour l’auteur de nombreuses réflexions personelles raisonnants dans notre monde contemporain, imbriquées par un montage fort subtil dans un film aux multiples facettes.

Coutumier des dispositifs esthétiques lourds et englobant – experimentant l’anamorphose des images, un travail radical sur les couleurs ou optant pour le film-plan séquence – Sokourov nous livre au contraire avec Francofonia un film à la forme souple et légère, libre, qui mélange images d’archives (parfois doublées avec ironie), reconstitutions subjectives et personnelles, scènes d’apparitions allégoriques, et conversations skype, le tout formant un film-essai* dont le narrateur n’est autre que Sokourov lui-même, qui s’adresse parfois aux personnages en off, et qu’on voit à l’image lorsqu’il peine à appeler son ami marin via Internet. S’attendant à traverser une épreuve âpre comme le plan séquence unique de L’arche russe par exemple, c’est une bouffée d’air frais de parcourir un film polymorphe au titre italien, dans lequel on entend parler russe, français et allemand, et à travers lequel on bondit d’une période à une autre au gré de changements de formats comme de narration. Avec Francofonia, on a l’impression de simplement suivre le fil de la pensée de Sokourov, aussi morcelée et troublée puisse-t-elle être.

Il y a pourtant dans ce caractère vivant et fougueux du film un arrière-goût de tournage douloureux, dont témoigne l’inégale réussite de toutes les pistes explorée en même temps, distinguant les brillantes des médiocres alors que le projet est de les mêler, les fondre ensemble. Si Sokourov dépasse parfaitement son sujet très lourd et passionant (qui pouvait faire prendre au film le risque de n’être qu’un document habile et impersonnel sur un morceau fascinant d’histoire), il n’y parvient qu’en repoussant intelligemment les limites de la question sans réponse qu’il pose – que vaut le prix d’une vie, et que vaut le prix d’une oeuvre d’art ? – sans pour autant la transcender. Une telle impasse fait de Francofonia un cri désespéré, dont on sort affecté d’une inquiétante morgue au delà de laquelle Sokourov échoue à construire quoi que ce soit.

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L’art, témoin d’époques passées, trace du regard de nos ancêtres – celui des artistes qui témoignèrent, celui de leur modèles dont le visage nous fait toujours face –, l’art est-il plus important que la vie, le monde contemporain, l’instant présent ? Si le patrimoine culturel est constitué par le pillage et la guerre, a-t-il le droit d’être protégé des assauts d’une autre guerre, d’un autre envahisseur que nous ? Autant de questions passionnantes mais très abstraites et globales que Sokourov pose dans un film qui traite d’un sujet au contraire très précis – la manière héroïque dont l’aristocrate allemand Metternich et le conservateur français Jaujard ont su, main dans la main, « sauver » le Louvre et ses collections pendant l’Occupation. Le procédé est très judicieux ; dans l’intervalle entre le fragment et la grande Histoire, Sokourov a tout l’espace pour imposer son regard partial. Il peut ainsi ajouter toutes les images et figures que son sujet lui inspire (Tolstoï, Tchekhov…), et faire des questions lourdes et infinies qu’il pose les points de départ de réflexions mêlées et progressivement confondues. Cela ne signifie pas pour autant que Sokourov laisse sans réponse les questions qu’il pose, parvenant dans un film assez court à développer nombre de thèses audacieuses. Cependant, ces idées sont au final autant de rivières qui toutes se jettent dans le même estuaire sans horizon : aussi osé soit leur message, leur emboîtement – véritable gageure du film – ne sait atteindre qu’une cacophonie désespérée.

Concrètement, le tumulte de Francofonia se noue autour d’une série de couples, de personnages, de symboles ou d’images, aux polarités opposées et au contraste obsédant. Il y a Marianne et Napoléon (qui jouent très mal), les absurdes allégories répétant les mêmes slogans en boucle (la devise de la France pour Marianne, et un débonnaire « ça c’est moi » pour Napoléon, devant chaque tableau, évoquant le pillage et la destruction derrière le patrimoine national). Il y a (via le numérique buggué de Skype, dont la mise en scène est ici très laide) un dialogue de sourds entre Sokourov et Kirk, l’ami marin perdu sur un paquebot chargé de toiles, destiné à sombrer, image de l’Occident d’aujourd’hui qui se referme sur son passé et son patrimoine, devenant un musée géant, tandis qu’ailleurs il agit dans des guerres qui font disparaître des pans entiers d’une histoire qui est au fond aussi la sienne. Il y a les images d’archives (les vraies), qui réunissent par le montage le Paris occupé et le Saint-Petersbourg assiégé (comme l’Ermitage et le Louvre sont joints par l’oeuvre de Sokourov) ; comme si les russes mourraient pour qu’à Paris, on puisse sauver l’Art. Enfin, il y a les « héros » du film, Jaujard et Metternich, dont l’histoire est racontée à travers de « fausses archives », des reconstitutions proches formellement d’un cinéma d’antan (format 1:33 et bande verticale du son**). Evitant la destruction à l’inestimable collection du Louvre, ils sont en quelque sorte les Oscar Schindler du film, ceux qui tels des agents doubles, prouvent que c’est le compromis, bien plus que l’idéal, qui permet de faire la chose juste. On voit très bien ce qui a fasciné Sokourov chez ces tendres personnages historiques oubliés, tant il cherche avec Francofonia à la fois à combler les manques de l’histoire, et à en corriger les erreurs : il va jusqu’à dépeindre la compromission de Pétain comme salutaire pour la France, ou mettre dos à dos les figures de Napoleon et Hitler, s’attachant à ranger la guerre avec la guerre (que cette idée résonne douloureusement aujourd’hui !).

Ces polarités font jaillir du film autant d’associations d’idées et de théories engagées, que la forme composite invente d’images nouvelles. De ce point de vue, Sokourov atteint avec Francofonia le sommet du film-essai, inventant presque le film-pamphlet. Mais bien en amont de tous ces joyaux qui flottent à sa surface, il y a à la source du film un problème dont il ne se relève pas tout à fait, et qui tient dans la limite philosophique du problème qu’il pose : « une vie humaine vaut-elle plus ou moins qu’une oeuvre d’art ? ». Le film s’achève sur une scène où, en off, Sokourov s’adresse à ses deux héros et leur dit leur avenir, les sidérant et les laissant sans voix. Pour l’allemand, c’est évidemment la défaite et la ruine qu’il ne peut avoir prévu ; pour le français, lui qui a sauvé le Louvre, c’est une incompréhensible disgrâce et un oubli patrimonial total. Le film se clot ainsi, dans un silence gêné, sur l’insignifiance du fragment (de la vie humaine) face à la grande histoire qui le recouvre inexorablement, comme la mer recouvre le paquebot aux oeuvres d’art (de l’ami marin qui skype Sokourov), comme la guerre recouvre le monde.

Vis-à-vis de L’image manquante et du Bouton de nacre (voir les critiques les concernant), les deux autres films du moment à recoudre l’histoire des fils qui lui manquaient, Francofonia se pose comme un puissant intermédiaire : plus encore que le film de Guzman, il invente sa voie propre et transcende son sujet pour nous plonger dans un point de vue radical et fertile ; mais pas moins que le film de Panh, il fait l’avoeu de sa propre faiblesse – étant lui-même un fragment, un regard, destiné à couler dans l’océan – et ne construit rien au delà du paradoxe terrible qu’il dresse entre la vie de l’homme et de sa création, aussi fragile l’une que l’autre. Le problème n’est pas tant le regard désespéré qu’il jette sur notre histoire, car il est humaniste ; il vient du peu de cas qu’il fait de l’avenir dans un film qui mélange habilement les temporalités, et évoque les conflits qui gangrènent actuellement notre monde (que dire des pillages des musées d’Irak, des braderies insensées des temples syriens par Daesh ?). Le problème est au fond la nostalgie de Sokourov, qui lui fait préférer les tableaux aux films, et qui lui donne davantage envie de nous parler d’hier que d’aujourd’hui.

* le « film-essai » traite d’un sujet documentaire comme d’un récit à rebondissements, via les analogies audacieuses d’une voix off personnelle et subjective (voir critique du Bouton de nacre pour aller plus loin).

** on parle de bande son parce que la partie sonore des films est jouée depuis une bande, magnétique ou optique. Historiquement, les premiers dispositifs sonores la jouaient depuis une bande placée sur le côté de la pellicule, procédé que Sokourov immite ici

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