Notre petite sœur (2015) d’ Hirokazu Kore-Eda

Pour tous les amoureux d’un cinéma attachant, magnanime et poétique, la sortie d’un film du réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda, sonne naturellement comme un cadeau. Sélectionné cette année au festival de Cannes, Notre petite sœur renforce à nouveau les liens du réalisateur avec son genre de prédilection, le drame familial. Cependant, pour ce film, la notion de drame paraît abusive, tant elle est absente du long métrage, au profit d’un bonheur à la douceur contagieuse.

L’art de Kore-Eda se singularise par une approche réaliste au possible (par moments à la limite du naturalisme), de la sphère familiale. Qu’elle soit perçue à travers une histoire choquante (Nobody Knows en 2004), merveilleuse (I Wish en 2011), ou tragique (StillWalking en 2008), la famille est systématiquement représentée de la manière la plus naturelle et honnête possible (autant que cela puisse l’être au cinéma), refusant tout artifice théâtral ou spectaculaire. Son cinéma fut auréolé d’un premier prix international au festival de Cannes en 2013 pour Tel père, tel fils (prix du jury), plaçant deux familles japonaises, dont les fils ont été échangés à la maternité, dans la tourmente que représente le combat entre la primauté des liens du sang, ou des liens sentimentaux. C’est fort de ce succès, que Kore-Eda choisit de réaliser Notre petite sœur ; long métrage qui possède la particularité d’être adapté du manga Kamakura Diary, d’Akimi Yoshida (alors que ses précédents films étaient le fruit de scénarii originaux). Grâce au choix d’un scénario bien plus léger que pour ses œuvres passées, Notre petite sœur semble renfermer une joie délicieuse, celle qui se cache dans les instants les plus simples et généreux de l’existence.

Sachi (Haruka Ayase), Yoshino (Masami Nagasawa) et Chika (Kaho), sont trois sœurs d’une vingtaine d’années, vivant dans l’ancienne maison familiale à Kamakura, une ville située à une heure de Tokyo, bordant l’océan pacifique. A l’enterrement de leur père, qui a abandonné leur mère pour une autre femme il y a des années de cela, elles font la rencontre de Suzu (Suzu Hirose), leur demi-sœur. Touchée par cette fillette de quatorze ans, les trois sœurs décident d’accueillir l’orpheline au sein de la famille.

D’emblée, Kore-Eda nous annonce que le drame n’aura pas (ou très peu) sa place dans son long métrage. En effet, par une écriture scénaristique concise, le réalisateur (qui est aussi auteur) traite la tragédie qui frappe la famille en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Nous rencontrons les trois sœurs bien après qu’elles aient appris la nouvelle, se rendant presque immédiatement aux funérailles de leur père, et donc, après qu’elles aient fait le deuil d’un père parti depuis trop longtemps. Il n’y a ici aucune larme, aucun apitoiement, seulement un recueillement solennel. L’absence de pathos nous frappe (agréablement), comme pour signifier que ce drame ne sera en aucun cas la pierre angulaire du film, mais plutôt le prétexte à une histoire bien différente. Simultanément, Kore-Eda fait d’une pierre deux coups, et en profite pour esquisser les grandes lignes du caractère de chacune des sœurs. Alors que Chika (la benjamine), fantasque et insouciante, et que Yoshino (la cadette), indépendante et moderne ne rechignent pas à assister à la cérémonie, Sachi (l’ainée), bien plus responsable et pragmatique que ses deux sœurs, ne les rejoindra qu’au dernier moment, poussée par la culpabilité. C’est pourtant elle, malgré son apparente sévérité, qui invitera Suzu, innocente et rayonnante, à habiter avec elles à Kamakura.

Avec le recul, on remarquera que cette séquence sera la seule du film à posséder un semblant d’intrigue (le but des sœurs est d’aller à l’enterrement), et pour cause, le scénario de Notre petite sœur s’écrit à la manière d’une suite d’épisodes de vie, rythmé par les saisons. On comprend alors rapidement pourquoi, le réalisateur a préféré expédier aussi vite la mort du père. C’est pour laisser à la relation entre Suzu et ses trois sœurs la place qui lui revient, entre découverte, adaptation et fascination. Le reste du long métrage se résumera donc en différentes étapes de la vie de cette famille reconstituée, où nous découvrirons (et rencontrerons) tour à tour, chaque personnage indépendamment (au travail), en binôme, mais le plus souvent ensemble. Ces moments seront les plus savoureux, car c’est ici que le réalisateur parviendra le mieux à faire parler son art, en donnant aux instants jusqu’aux plus banals de la vie de famille, leur importance et leur intensité. Cependant, Kore-Eda choisira pour ce film de tenter une approche bien plus légère qu’à l’accoutumée, car si le drame restera légèrement présent (la maladie de certains personnages, le traumatisme encore présent pour les sœurs d’avoir vécu dans une famille éclatée,…), c’est à travers l’émerveillement que cette famille va se (re)construire.

La famille reste l’obsession principale de Kore-Eda. Elle est présente dans chacun de ses films, et c’est autour d’elle que gravitent les personnages ainsi que les enjeux des scénarii. Bien souvent aussi, elle est source de conflits ou de questionnements profonds sur les liens qui la composent, et sur les responsabilités qui en découlent. Notre petite sœur semble effectuer une nette scission avec les autres films de l’auteur, tant il est touché par une délicatesse et une douceur miraculeuse. En effet, alors qu’on aurait pu s’attendre, lors de l’arrivée de Suzu dans la famille, à une étape d’harmonisation difficile et peut être douloureuse (après tout, elle est née de l’adultère de leur père), c’est par la gentillesse et une générosité sincère que Suzu va prendre place dans sa vraie famille. Certes, les personnages ressentent toujours une douleur tenace à l’évocation du comportement de leurs aïeux. Mais cette douleur reste représentée de manière ponctuelle (lors de l’arrivée de la mère des trois sœurs, ou d’un instant intime entre Suzu et Sachi), et sert surtout à renforcer les liens entre les sœurs, plutôt que de les fragiliser. En bannissant tout effet dramatique de son long métrage, Kore-Eda laisse s’exprimer un bonheur constant, car un amour inconditionnel semble irradier la maison des sœurs. Par un jeu naturel et énergique, les actrices sont les premières vectrices de cette caractéristique. Chacune très différente de caractère, elles partagent néanmoins un positivisme et favorisent sans cesse l’euphorie au jugement. En particulier, la jeune Suzu Hirose (Suzu) libère une innocence palpable, qui ne fait que crédibiliser le comportement bienveillant de ses sœurs à son égard. La bande originale composée par Yoko Kanno (compositrice ayant signé aussi bien des musiques de film traditionnel que de film d’animation) bien que relativement discrète, embellit les scènes où elle est présente par son allégresse et sa suavité. Mais c’est par l’objectif de sa caméra que Kore-Eda fera de Notre petite sœur, le parangon de la joie. La légèreté et l’altruisme du long métrage semblent contaminer jusqu’à l’œil du réalisateur, car bien que le cadrage soit aussi maitrisé et délicat qu’à l’accoutumée, on décèle néanmoins une envie de liberté dans la réalisation. Ainsi, la caméra ne s’offusque pas lorsque les actrices sortent légèrement du cadre, ou, si elle doit les recadrer en opérant des mouvements. Comme si, pour faire ressortir avec le plus d’honnêteté possible la félicité de cette famille, Kore-Eda choisissait d’affranchir (autant que faire se peut) les actrices et son cadre, des contraintes manipulatrices inhérentes à la mise en scène. Cette liberté dans la réalisation aura pour résultats, un ressenti vivace de sérénité (lors notamment des nombreuses scènes de repas, instants familiaux par excellence, que l’on retrouve dans beaucoup de drames familiaux ou films de gangsters), un bonheur contemplatif persistant (le réalisateur fait de Kamakura une ville à la beauté rayonnante, à l’image de la famille qui y habite), et un émerveillement constant (le magnifique travelling à travers les cerisier en fleurs, mis en images par la photographie de Takimoto Mikiya, déjà présent sur Tel père, tel fils).

Notre petite sœur est une œuvre définitivement unique chez le cinéaste, tant Kore-Eda semble vouloir faire (à tous les niveaux) une parenthèse, dans un cinéma trop souvent porté par le drame ou la tragédie. Adapté d’un manga et non fruit d’un scénario original, réalisé avec légèreté et générosité, ce film dresse le portrait tendre et enchanté d’une famille japonaise, pourtant brisée et en proie à la tragédie du deuil. On reste abasourdi d’assister à autant d’affection sincère entre les sœurs ; affection tellement présente que l’on peut regretter une tendance (très légère et ponctuelle) à flirter dangereusement avec la mièvrerie. Malgré tout, Notre petite sœur reste une œuvre douce et délicate, une ode au bonheur de vivre en famille, sans se soucier du reste. Dans un cinéma européen grippé par une vision de la famille rimant quasi systématiquement avec drame et pathos, et reprochant au cinéma américain une trop grosse tendance à succomber à l’happy ending, ce petit feel good movie venu tout droit du Japon agit comme une véritable panacée.

★★★★☆

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