Nous l’avons tant aimée la révolution

Que peut-on dire de 1968 ? Réitérer ce qui a été déjà dit auparavant s’avère être l’inéluctable destin de tout écrit consacré à cette année de rupture. La tâche de l’historien ou quiconque se manifeste sur cette question n’est pas facile, quel regard porter à tout cet amas de postulats qui n’ont pas été aboutis ? Comment regarder en arrière sans ouvrir d’avantage la plaie de l’échec ? Regarder sans soupirer est de l’ordre de l’impossible. Mai 68 en France, le printemps de Prague en Tchécoslovaquie, les contestations au Mexique, tout s’est fini par l’entrée en jeu des forces militaires écrasant ainsi toute tentative de réformation politique. Que reste-t-il des attentes et rêves de cette génération ? Nous l’avons tant aimée la révolution, livre dont s’est inspiré Alfredo Jaar, pour le titre de sa rétrospective, la première qu’on lui consacre en France, qui essaie de suivre le parcours de quelques acteurs de ces révolutions après la défaite.

Mais laissons de côté l’ouvrage de Daniel-Cohn Bendit et concentrons-nous sur Alfredo Jaar. Artiste chilien incontournable, Alfredo Jaar est un personnage aux différents talents : plasticien, architecte, cinéaste, et même activiste, Jaar ne semble pas aimer les définitions réductrices et encaissantes, il préfère osciller plutôt entre les diverses possibilités offertes par l’art. Le terme énoncé par Richard Wagner ici trouve son écho, « l’art total » ou pour les germanistes, « gesamtkunstwerk » trouve sa place à part entière chez Jaar et devient un moteur. Pourquoi à part entière? Un des attributs les plus marquants de l’oeuvre de l’artiste chilien est sa capacité et son acharnement à créer un contenu esthétique, sans pour autant oublier l’aspect social, pour lui les deux sont indissociables.

En effet, Alfredo Jaar est issu d’un contexte socio-politique bien particulier, à savoir celui des dictatures qui ont vu le jour en Amérique Latine vers le milieu et la fin du XXème siècle. Pour sa part, le Chili s’est vu secoué par un coup d’état en 1973 perpétré par le général Auguste Pinochet, secouru à son tour par la CIA. Après des années en exil, l’artiste revint au pays natal, encore sous le joug de la dictature. “¿Es usted feliz?”, apostrophe dirigée au spectateur, cherchait à rendre compte de l’état d’esprit de la population chilienne. Une double entente, un sens caché de manière assez flagrante remettait en question le régime politique, peut-on atteindre le bonheur sous des conditions si précaires ? Judith Butler dans son ouvrage Frames of War essaie de postuler une ontologie de l’« être », que signifie de vivre dignement ? Le concept de guerre apparaît tel qu’il fut énoncé par Hobbes, une guerre perpétuelle, guerre qui semble diriger nos rapports à autrui; la guerre et la violence sont partout, la mort de l’autre est synonyme de bien-être pour nous, la mort nous est étrangère et ne nous touche plus. Quand est-ce qu’une vie devient alors sujette au deuil ? Est-ce qu’il y a des vies qui valent plus que d’autres ?

Par ailleurs, lorsque Jaar arriva aux États Unis il fut vivement marqué par l’omniprésence des médias dans la société américaine. Une première réflexion survint après ce choc, l’artiste prît des images publicitaires et les détourna : des affiches de « propagande » politique qui plaidaient pour l’américain way of life, remettaient en cause le principe des maîtres fondateurs, le songe américain n’était plus qu’un mirage, un discours vide parmi tant d’autres.

Cependant, s’il faut parler d’une oeuvre phare ou d’un tournant dans la carrière d’Alfredo Jaar, son expérience au Rwanda est alors indispensable à citer. L’Afrique, continent de la douleur, terre oubliée après avoir été saccagée sans merci pendant des siècles, théâtre de l’absurde où retentissent encore les rêves colonialistes occidentaux, est depuis 1994 le sujet de prédilection d’Alfredo Jaar. La genèse de son intérêt se trouve dans les événements de cette même année au Rwanda, un génocide comparable à la Shoah eut lieu sous le regard aveugle de la communauté internationale. Outré par l’inactivité des organismes internationaux, Jaar s’est rendu sur les lieux pour compiler les témoignages des survivants. La réalité des faits s’est dévoilée insurmontable, comment représenter l’inimaginable? L’impératif de la trace dans ces conditions acquiert de nouvelles proportions, l’archive photographique doit garder le souvenir, il ne faut surtout pas oublier. Mais comment représenter l’inimaginable? Georges Didi-Huberman dans son ouvrage, Images malgré tout parle de ce concept trompeur d’irreprésentabilité, il faut représenter puisque cela s’est produit, il ne faut surtout pas accorder une puissance mystérieuse, quasi mystique, au massacre, il faut regarder en face. Or, la question de la représentabilité dépasse l’artiste, quel est le but de montrer des cadavres si ceux-ci ne provoquent plus de réaction auprès du public? La société actuelle, toujours avide de nouveaux contenus, de nouvelles images à consommer, ne réagit plus de la même manière devant les camps de concentration, à force de voir les images de douleur, la douleur devient normative. Susan Sontag parle bien de cela dans son ouvrage Sur la photographie. Une crise de foi s’est opérée dans l’esprit de Jaar ; mais après le déluge, une première tentative de réformation iconographique est née, The Sound of Silence en est le résultat. Dispositif architectural, colosse minimaliste, The Sound of Silence est un théâtre, une caméra « obscura » où le spectateur est immergé. L’histoire racontée est celle de Kevin Carter, photo-journaliste qui prit le célèbre cliché d’une fille soudanaise recroquevillée attendant la mort. Aucun espoir ne peut sortir de cette image « arrachée du bout de l’enfer », un vautour derrière elle attend le moment propice pour banqueter. Aucun jugement de valeur n’est émis par Alfredo Jaar, tout est présenté de manière « objective », la leçon nous concerne nous, spectateurs cannibales de cette sorte d’imagerie. Finalement, l’ultime facette de ce voyage au bout de l’enfer est un écran blanc aveuglant, l’image est désormais « cosa » mentale. L’écran blanc nous fait réfléchir et laisse notre imagination faire le reste, le spectateur doit de cette manière s’impliquer et faire sa part, réfléchir à ce qui ne lui a pas été montré.

Néanmoins, l’exposition au MAC montre des oeuvres d’autres artistes tels que Michelangelo Pistoletto, Joseph Beys, Yoko Ono, Gérard Richter ou Jean Luc Godard, à quoi bon de parler des autres œuvres de Jaar? Les premières salles de l’exposition sont couvertes de verre, Nous l’avons tant aimée la révolution est un titre mélancolique, les bouts de verre sont les métaphores d’un temps utopique, les rêves de toute une génération gisent au sol. Malgré les batailles livrées et leurs échecs, malgré les histoires torrides et leurs résultats, l’espoir de Jaar reste imperturbable. Après la crise de l’image, l’espoir resurgit, l’utopie reste possible.

La rétrospective veut montrer les maîtres spirituels de l’artiste, la leçon réformatrice est l’art total pour tous, l’art total de Wagner comme baume pour guérir la société. Qui mieux qu’un artiste pour redonner à l’art ses lettres de noblesse et replacer l’art au coeur de la société ? L’art total, quelque peu élitiste, se conjugue ici avec le dessein d’une culture pour tous. Cela ne veut pas dire rabaisser l’art ou défendre la culture pop, mais rendre l’art accessible à tous, tout en cherchant à créer une expérience sublime (dans ce sens Jaar partage l’avis de Rancière). Le génie de Jaar est là, dans la faculté qu’il a de toucher les esprits, de pointer du doigt ce qui ne va pas, tout en offrant au spectateur une expérience esthétique « hégélienne ». Les bouts de verre servent de deuil pour ensuite passer à la célébration. « Il faut être absolument moderne », maxime rimbaldienne, trouve toute son ampleur dans l’oeuvre de Jaar. Modernisme, ici, ne se réfère pas au modernisme hermétique de Pollock ou des artistes qui prônaient un art détaché du réel : modernisme, ici, c’est la quête d’idéal, tant esthétique que social. « Il faut être absolument moderne » se traduit comme un cri d’espoir, pour demeurer moderne de nos jours il faut «oser», pour rendre à l’imaginaire sa puissance créatrice. L’exposition est ce cri d’espoir, après le verre, c’est la célébration de la vie, c’est l’oiseau Phoenix qui renaît de ses cendres. Alfredo Jaar est un idéaliste qui croit encore en l’humanité, tout comme ses acolytes qui l’accompagnent dans la rétrospective, l’artiste pense la réformation iconographique comme faisant partie inhérente de la réformation sociale. « Soyez réalistes, demandez l’impossible » est alors la pédagogie de Jaar.

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