Ouija (2015) de Stiles White

Il ne s’agit pas là de s’acharner sur cette nouvelle variation de l’Exorciste. Ouija n’a évidemment rien de neuf à proposer, ou de vraiment transgressif, qui pourrait éveiller, l’espace d’un plan ou d’une scène, notre passion de « spectateur-cinéphile », habitué à ce type de stratagème horrifique, dont la seule figure du jump scar (assimilé au moment de « sursaut du spectateur ») en devient ici presque grotesque, car bien trop présente (facilité), et souvent mal utilisée (paresse). Le film surfe donc sur la mouvance actuelle des films d’épouvante, construits autour des figures démoniaques (héritées du christianisme), et autres esprits maléfiques type croque-mitaine (Délivre nous du mal, Mister Babadook, Annabelle, la saga Insidious, la saga Conjuring, la saga Paranormal Activity, Devil Inside…) et dont certains petits producteurs malins n’hésitent pas à faire des remakes lorsque les « idées » commencent à manquer (Evil Dead, Carrie, le prochain Poltergeist…). Lorsqu’on parle de l’Age d’or du cinéma d’horreur des années 1970, voire 1980, on pense directement à des cinéastes qui ont marqué l’histoire du cinéma, dont l’influence (esthétique, conceptuelle) dépasse largement les attentes du film d’épouvante : Tobe Hooper, Wes Craven, John Carpenter, Brian de Palma, Dario Argento, George A. Romero, William Friedkin, Joe Dante. Mais aujourd’hui, les cinéastes « importants » qui s’exercent, par moment aux films d’épouvante, ne sont évidemment pas légion dans l’industrie cinématographique américaine : on reconnaît le talent de metteur en scène d’un Sam Raimi (saga Evil Dead, Jusqu’en enfer), l’univers personnel d’un Rob Zombie (l’intéressant remake de l’Halloween de Carpenter), le ton caustique d’un Eli Roth (saga Hostel) ou encore l’énergie candide d’un Alexandre Aja (l’excellent remake de La colline a des yeux de Craven, Horns), mais ils sont finalement très peu à émerger d’un genre dont les studios ont fait, depuis quelques temps, leurs « choux gras ». Car, ce sont bien des majors qui gèrent actuellement la production/distribution de ce genre cinématographique, un peu à l’image de cette prise de contrôle effectuée par les studios Marvel/Disney et Warner/DC sur les super-héros imaginés dans les comics. Ainsi ces « gros » studios (Ouija est distribué par Universal et produit par Michael Bay qui essaye, après les Transformers, de nous vendre encore un jeu Hasbro !) n’essayent même pas de faire semblant de produire un « bon » film, en faisant confiance à un cinéaste qui, tout en respectant les codes du genre, va tenter de se les approprier, soit d’une façon «moderne» (sous couvert de parodie, d’ironie ou de sarcasme), soit d’une façon « old school » (très premier degré, violence jusqu’au-boutiste et vision nihiliste), ou soit d’une façon totalement inhabituelle (et ça arrive parfois !), mais cherchent seulement à reproduire une recette qui fonctionne en « roue libre » et à moindre coût. En d’autres termes, il s’agit de vendre, comme un blockbuster, une bonne « grosse » série Z, qui ne s’assume absolument pas, à un public de teen-agers (PG-13 oblige) qui «sursaute/hurle/rigole» à chaque jump scar, avant de replonger immédiatement sur son portable, où des discussions, forcément plus passionnantes (car plus humaines) l’y attendent.

Dans une démarche économique qui s’inscrit (en apparence) en totale opposition à celle des films de super-héros (dont les films coûtent de plus en plus cher, avec des acteurs aux noms de plus en plus ronflants), les films d’épouvante ne coûtent presque rien dans le marché actuel (Ouija c’est 5 millions de dollars de budget pour plus 100 millions de recettes mondiales), car les acteurs sont généralement de jeunes inconnus, le cinéaste réalise souvent son premier film (Stiles White avait d’abord écrit des scénarios : Prédictions(2009), Possédée (2012)…), et le tournage est extrêmement rapide (un ou deux décors suffisent). Le film d’épouvante est donc devenu une niche attractive, et lucrative (non plus à risque, car 5 millions de budget ce n’est évidemment pas grand-chose pour le cinéma hollywoodien), mais qui développe, hélas, une forme de paresse et de posture complaisante, forcément affligeante, au sein d’un genre, qui a pourtant toujours dû faire preuve d’ingéniosité pour repousser ses propres limites « conceptuelles » (du sordide, de la peur, du malaise, de la violence) et « économiques » (censure, soucis du petit budget). Les producteurs n’ont logiquement aucune raison de s’attarder sur ce type de raisonnement artistique, seul l’aspect lucratif commande leur intérêt premier. Ils font donc les « fonds de tiroirs » et puisent allégrement dans les clichés d’un genre terriblement exigeant (c’est vraiment dur de faire peur aujourd’hui), et dans une mythologie totalement fantasmagorique (démon, fantôme, monstre, serial killer, clown, boogeyman, poupée, psychopathe…). Avec ce énième ersatz, «ils» construisent presque « vaniteusement » leur intrigue autour de cette planche – la fameuse «ouija» en question – qui sert habituellement à de vraies séances de spiritisme, et, est censée traduire la pensée d’un esprit forcément maléfique.

Le film est d’une platitude infinie, où le néant scénaristique (aucun sens du rythme : c’est long et ennuyeux), côtoie l’indigence formelle (aucun parti pris visuel) ; c’est tout de même incroyable de vouloir faire un film d’horreur, et de ne pas se poser de questions d’ordre esthétique : créer une atmosphère oppressante ou envoûtante (par la lumière et le cadre), ne semble clairement pas être la priorité du cinéaste, ainsi que des producteurs, lorsqu’ils envisagent un tel film. Si encore la direction d’acteur était correcte, mais c’est évidemment raté, car ces jeunes acteurs, issus de séries télévisées à la mode, pensent nécessairement qu’il y a une « certaine manière de jouer » dans un film d’horreur (un peu naïve et très outrancière ?!), et ils se plantent alors dans les grandes largeurs. Les dialogues débiles n’aidant évidemment pas à leurs performances, ils finissent par perdre rapidement tout naturel, et deviennent tout bonnement ridicules, bourrés de tics et totalement superficiels. Très franchement, il y a encore quelques années, un film comme Ouija ne serait jamais sorti en salle (il ne le mérite d’ailleurs pas), c’est une œuvre de vidéoclub (de VOD maintenant) à peine digne d’être regardé un samedi soir entre potes.

Tant que de bons cinéastes n’auront pas repris le relais de producteurs aux dents bien trop longues, le cinéma d’horreur américain (regarder davantage du côté des hispaniques, ou des asiatiques) devra s’arrêter à la case « direct to dvd » afin d’éviter à ce genre, si représentatif et critique envers la société américaine, une autodestruction, qu’il est pourtant en train d’enclencher. Mais, hélas, une fois n’est pas coutume, l’année 2015, verra littéralement exploser le nombre de films d’épouvante à l’affiche ! Entre les nombreux remakes, prequels et sequels insipides qui vont débarquer successivement sur les écrans (Insidious 3, The Human Centipede 3, Poltergeist, Sinister 2, The Conjuring 2, Amityville : The Awakening, Le cercle 3, les dossiers secrets du Vatican, Leatherface…), on privilégiera, encore et toujours, quelques œuvres marginales (elles ne seront sûrement pas toutes réussies) d’auteurs aux esthétiques prononcées, mais complètement assumées : The Visit de M. Night Shyamalan, Crimson Peak de Guillermo Del Toro, Knock Knock de Eli Roth, The last voyage of the Demeter de Neil Marshall, 31 de Rob Zombie et The Sandman de Dario Argento.

Crédits photo

Les commentaires sont fermés.