Portraits à la Cour des Médicis

Le Musée Jacquemart André présente « Florence : Portraits à la Cour des Médicis » jusqu’au 25 janvier.

L’art du portrait

L’exposition présente tout l’art du portrait florentin au XVIe siècle. Les artistes présentés étaient célèbres à leur époque, certains le sont restés, quand d’autres sont aujourd’hui, hélas, oubliés. L’exposition rend justice à tous ces artistes, au talent incroyable, qui ont su immortaliser la Cour des Médicis.

L’exposition est chronologique, mais également thématique, et permet ainsi d’appréhender l’évolution de l’image au fil du temps en Italie, et l’affirmation d’un certain style. On y redécouvre donc l’évolution de la Renaissance, avec les visages des personnages illustres qui ont joué un rôle important à la Cour. Les oeuvres présentées rappellent cette période riche et faste, les portraits sont plus réfléchis et cachent parfois des symboliques complexes.

Rappelons que le portrait permet alors à l’élite sociale de donner une vie, au-delà de la sienne, à son image, et au rôle qu’elle a joué dans la société et dans l’Histoire. Le portrait la fait exister après la mort, et surtout, permet à son image de circuler et d’être connue du plus grand nombre. Au sein des portraits se multiplient les symboles, les objets illustrent la richesse, et la Cour. Il est nécessaire que toute la vie du modèle soit représentée en une seule toile. Mais il ne faut pas qu’elle soit trop chargée. Le portrait est un art et a connu bien des évolutions, et c’est ce que l’on nous propose de découvrir au cours de la visite.

Pour ce faire, l’exposition a bénéficié d’un partenariat avec les Musées de Florence, la Royale Collection de Londres, le Musée du Louvre, le Städel Museum, et bénéficie également de prêts provenant de collections privées.

De l’austérité à l’âge d’or

C’est au décès du Grand Laurent le Magnifique, en 1492, que l’histoire de Florence va prendre une tournure toute nouvelle. Un énorme pan de l’histoire s’achève. Après des décennies de richesse pour les Médicis, c’est une toute autre histoire qui commence. La période devient subitement plus sombre. En 1494 la république florentine tombe, c’est Savonarole -principal opposant des Médicis- qui négocie avec le roi de France, et évite ainsi le sac de la ville. Les Médicis prennent alors la fuite et ne reviendront à Florence qu’en 1512. C’est une période de grands changements pour Florence. La politique est en perpétuel mouvement, les artistes ont une façon plutôt simple de représenter les dirigeants. Les personnages sont toujours représentés sur un fond uni, noir ou sombre, ou alors sur un paysage très simple. Le portrait de la Dame au Voile de Ghirlandaio l’illustre bien. L’habit est foncé, le teint très pale, l’expression du visage très neutre, voire austère. La position de la dame n’est pas du tout naturelle, on sent une certaine rigidité dans la pose, qui laisse transparaitre la dureté d’une époque et un contexte social et politique particulier. Tout est froid et glacial, excepté peut-être la délicatesse avec laquelle le voile a été peint. Il vient effleurer les épaules dénudées de la femme, glisse finement le long de son cou et souligne ainsi sa poitrine discrète. C’est peut-être bien là, la seule touche gracieuse et douce qui émane du portrait. Cette absence totale d’émotions, ou d’éléments qui viendraient « perturber » sa lecture, veut ainsi affirmer un retour vers certaines vertus et valeurs morales. Si l’on regarde le portrait d’homme de Rosso Fiorentino, ou encore celui de Franciabigio, on est complètement envahi par cette rigueur, cette austérité, cette froideur presque. De trois-quarts, en pied, ou de côté, le portrait n’appelle pas le spectateur à la proximité. Une distance est forcément imposée à l’admirateur, et cela ne laisse transparaitre rien d’autre que de la sévérité. La lumière ambiante est très sombre, les costumes le sont encore plus. On comprend ici, que la façon de peindre des jeunes artistes de l’époque, reflète parfaitement le contexte dans lequel ils doivent créer.

Des hommes et des armes 

Vient le moment où Alexandre de Médicis va reconquérir Florence. C’est dans la deuxième salle que l’on découvre ce passage de l’histoire, avec les portraits en arme. La république florentine capitule. Clément VII et Charles Quint s’accordent, et Alexandre devient le nouveau Seigneur de Florence en 1530. Il en deviendra le duc, de 1532 à 1537.

Alexandre prend alors conscience de l’importance de « communiquer ». Il est nécessaire pour lui de changer la façon de représenter les personnes éminentes, et il est crucial de repenser le portrait et sa manière d’être conçu. Il va donc se lancer dans une réelle campagne de « com’ » afin de reconquérir l’image en quelque sorte, et d’asseoir ainsi la sienne. Il engage de nombreux artistes, et l’on voit naître des personnages aux armures brillantes, le regard fier, la tête haute. Les postures sont imposantes et droites. Le geste n’est pas hésitant. Ici, aucune peur de trop en montrer. Nous avons la chance de voir un portrait d’Alexandre devant la Ville de Florence, exécuté de la main de Vasari, et juste à côté le Portrait de Giovanni dalle Bande Nere, célèbre condottiere, peint par Salviati, et non loin d’eux Cosme 1er de Bronzino. Les Médicis vont commander de nombreux tableaux, ils ne se refusent rien, n’ont pas peur, et menacent pour arriver à leurs fins. Dans cette salle, les représentations de la Cour montrent à quel point cette dynastie a le sens du pouvoir. Le personnage est ici héroïque, il est le maître de la ville, sa stature impose. On se sent écrasé par la lourdeur des armures. On se sent faible devant l’oeil vif, le regarde affirmé qui regarde vers l’avenir, quand le passé n’existe déjà plus. Ces portraits sont des armes, des armes de propagande, et ça, les Médicis l’ont bien compris. Plus le portrait sera réussi et parviendra à être imposant, plus le personnage forcera le respect et marquera les esprits.

Faste avez-vous dit ?!

Puis, nous continuons dans la 3eme salle, pour nous concentrer maintenant sur les portraits fastes. Nous sommes maintenant en 1539, Cosme 1er épouse Eléonore de Tolède : l’alliance avec Charles Quint est dorénavant scellée. Dès lors, Bronzino devient l’artiste le plus en vogue à la Cour. Un peu la « star » de l’époque quoi ! C’est lui qui va redéfinir totalement le nouveau langage pictural. C’est lui aussi qui repensera la signification de la symbolique du portrait et ses codes. En regardant les portraits présentés là, on se souvient que la famille habite alors au Palazzio Vecchio, les costumes sont colorés. Le doré est de mise, et la lourdeur des étoffes renvoie directement à la richesse de la famille. C’est à cette même période que Vasari va concevoir la sala dei Cinquecento. Cette salle est une des plus grandes et des plus précieuses de toute l’Italie. Elle est l’image même de la puissance de la République florentine. La pièce est très haute de plafond, très longue. Pour l’époque, il s’agissait d’une prouesse architecturale. Aujourd’hui, la salle est beaucoup moins haute de plafond. Pour essayer de voir à quoi elle ressemblait, on peut s’imaginer la salle du Maggior Consiglio du Palais des Doges. C’est de la décoration de cette fameuse salle que provient l’œuvre célèbre, La Victoire d’Anghiari de Léonard de Vinci.

Mais ce n’est pas que le Palazzio Vecchio, c’est également la commande de la Galerie des Offices. En fait, une période faste qui évolue à toute vitesse, et on ne peut que le ressentir en contemplant les portraits.

Dans les salles 4 et 5, après s’être intéressé aux portraits des Médicis, le musée propose de regarder les portraits des héritiers, et ceux des courtisans.

Cosme 1er aimait l’art monumental. En somme : fallait que ça claque ! Son héritier, François 1er,* lui a un goût très affirmé pour le souci du détail, le raffinement. C’est un homme qui étudie beaucoup, et cela se ressent dans sa commande de portraits. Les allusions faites à son rang se doivent d’être discrètes, en finesse et en délicatesse. Tout doit être au niveau de son savoir et de sa hauteur. C’est à cette période que François 1er fait aménager un salon au sein des Offices, où il exposera des objets tous plus précieux les uns que les autres. Sa collection reflète son goût pour l’art, et sa connaissance en la matière. On retrouve cela dans la peinture de l’époque, car il désire que les portraits soient réalisés avec le plus de minutie possible. On ne peut qu’admirer les broderies d’or sur les habits des personnages, les nacres ou encore les pierres précieuses. Même les portraits des courtisans sont réfléchis et réalisés avec soin. Le détail est un point primordial. Les portraits transpirent le luxe et la grandeur. La hiérarchie est également un point important, et le vocabulaire pictural prend soin de respecter les classes, en représentant très fidèlement les différents personnages qui en font partie. Le portrait à cette époque prouve que les codes ont complètement changé, et que la noblesse s’affirme encore plus.

Maniérisme et noblesse

Pour les deux dernières salles de l’exposition, on s’intéresse au mouvement maniériste et au grand portrait. On voit aussi l’importance de la musique et de la poésie, que Cosme 1er a beaucoup soutenues au cours de sa vie. Il attachait un grand intérêt à soutenir la jeune académie florentine.

Il ira jusqu’à fonder avec Vasari l’Académie des arts et du dessin. Les artistes doivent alors s’affronter artistiquement, ils passent leur temps à apprendre, à essayer, et deviennent ainsi des artistes aux multiples facettes possédant un grand savoir. C’est une nouvelle forme d’apprentissage qui naît alors, et qui donnera naissance à une toute nouvelle génération d’artistes. Beaucoup de références sont faites aux arts parmi les toiles, on sent bien que les peintres ont reçu une certaine éducation, mais également que ce sont des domaines importants pour la cour, et qu’il est très utile que cet attrait pour la culture se propage. Il faut montrer au plus grand nombre que la cour des Médicis est une cour de lettrés.

Cependant, le portrait connait une autre évolution, et pas des moindres : apparaît alors le portrait d’état. Il se veut normalisé et codé. Les codes sont les mêmes pour chaque portrait, il y a clairement des règles à suivre, un schéma de représentation. Ce type de portrait se doit d’être la représentation de personnages éminents de façon officielle. Sous-entendu : de la façon dont ils doivent être présentés au peuple. La grande avancée, fait que le personnage important pose désormais son regard sur celui qui regarde. Une certaine proximité est présente, bien que le personnage peint soit toujours représenté de telle sorte qu’il nous soit impossible d’oublier son rang. Les costumes sont particuliers, comme les coiffures ainsi que les accessoires. Chaque chose a une symbolique qui lui est propre. Un portrait d’état est une façon d’asseoir le pouvoir du souverain, et une façon de se faire voir aux dirigeants des autres pays. Il est donc important que ces portraits soient normés, pour qu’un certain respect existe de la part des souverains des pays étrangers. Il faut se faire respecter, et prouver la légitimité de son statut, voilà pourquoi les portraits d’état doivent répondre à une sorte de cahier des charges très strict. Lorsque l’on regarde le Portrait de Marie de Médicis par di Tito, on remarque d’emblée que la pose n’est pas naturelle. Les mains sont mises d’une certaine façon, la posture également est pensée. Son habit avec ses ornements ont été disposés avec soin, à leur place. Ici on ne fait nullement référence aux goûts du modèle, et encore moins à ses sentiments. Pourtant, l’importance du rapport à l’âme est quelque chose de central dans la représentation du portrait. Or, quand il s’agit d’un portait d’état, il n’en est rien.

Le portrait a connu de nombreuses modifications quant aux codes qui le régissent. L’exposition a clairement permis de constater que ces changements étaient tous liés aux bouleversements politiques qui ont fait rage à Florence, à la Renaissance. L’exposition nous invite à nous replonger dans l’histoire des Médicis, des cours florentines et des artistes italiens, en utilisant comme fil conducteur le portrait. Les oeuvres sont toutes très intéressantes, et quel bonheur de pouvoir contempler le Portrait d’Eleanore de Tolède de Bronzino ! Comme d’habitude, la qualité des expositions du Musée Jacquemart André est au rendez-vous ! On se délecte des toiles les unes après les autres, et comme toujours, on trouve l’exposition beaucoup trop courte et on a hâte de voir la suivante !

Crédit photo : https://media.timeout.com

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