Quand Bastille devient le tombeau de Roméo et Juliette

Le rideau de Bastille se teinte de rouge du 3 au 23 mai 2014 puisque c’est au tour de l’opéra tragique de Bellini « i Capuleti e i Montecchi » et de ses amants terribles Roméo et Juliette de s’emparer de la scène de l’Opéra de Paris.

Malheureusement peu connu du grand public, cet opéra fut créé un an avant le succès des deux chefs-d’œuvre du compositeur Italien : la Somnambula et Norma. Pour l’écrire, ce dernier a puisé son inspiration non pas dans l’œuvre bien connue de Shakespeare mais dans différentes versions italiennes du drame.
Dans cet opéra, l’intrigue commence alors que les deux amants sont déjà amoureux, et elle se concentre donc sur le drame. Les premières scènes d’émoi amoureux (le chant du rossignol, la scène du balcon…), sont ainsi occultées pour se focaliser sur la guerre entres les deux familles et sur la haine, deux éléments qui viennent empoisonner l’amour des deux adolescents.
Durant tout le spectacle, la tension et l’émotion s’accentuent pour toucher à leur paroxysme au moment où, Roméo mourant fait ses adieux à une Juliette à peine éveillée. Car, toute la beauté de l’opéra de Bellini touche à ce moment, omis par Shakespeare, où les deux amants désespérés voient ensemble leur vie se croiser et s’achever, et leur amour mourir sous le coup d’une mauvaise fatalité.

Le drame poignant et le ton tragique sont accentués par la mise en scène frontale et les couleurs primaires choisis par Robert Carsen.
Le rouge des costumes des Capulet baigne jusqu’aux murs de la ville et sous-entend le meurtre final.
Face à eux, les Montaigu sont revêtus d’un noir sombre qui vient directement évoquer le deuil à venir.
Au milieu des deux familles se dresse une Juliette en robe blanche immaculée à l’image de la pureté de son amour.
L’architecture simpliste choisie par le metteur en scène canadien, permet un jeu astucieux d’ombre et de lumière qui fait naître des scènes plus ou moins intimes dans des espaces larges. Le succès de ce parti pris scénographique réside dans le tombeau de Juliette matérialisé par un simple carré de lumière froide qui vient souligner toute sa dimension dramatique.

Mais la plus grande part du succès de cette représentation tient au jeu de ses chanteurs :
Karine Deshayes s’illustre avec emphase dans le rôle de Roméo. Ce rôle travesti servi par la soprane française apporte au personnage la fraicheur juvénile d’un adolescent et rend sa position d’autant plus dramatique. Sa voix puissante s’élève dans tout l’opéra et émeut jusqu’au dernier balcon.
Lui répond la cantatrice russe Ekaterina Siurina en Juliette troublante et impressionnante dans ses complaintes aiguës.
Le duo des deux chanteuses bouleverse, quand leur peine et leur désespoir, se mêlent dans des chants les plus harmonieux de la partition de Bellini.

Bruno Campanella dirige l’orchestre avec maîtrise et réussit à faire vibrer les instruments aussi bien, avec la haine et la colère des camps, qu’avec la douleur et le déchirement des amants.

Le bel canto sert ici parfaitement le drame et le rideau de sang tombe face à un public ému et touché.

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