Quand le politique devient art

Au-delà des montagnes (2015) de Jia Zhang-ke

Note : ★★★★☆

Après le choc A Touch of sin (2013), un des grands films politiques de ces dernières années, le cinéaste chinois Jia Zhang-ke signe de nouveau une œuvre importante en prolongeant l’étude critique et poétique d’une Chine divisée entre l’expansion capitaliste, devenue hors de contrôle (car dépassant ses propres frontières), et la perte sensible de ses valeurs traditionnelles, et de ses racines sociales. À travers le portrait d’une femme, Tao (magnifiquement interprété par Zhao Tao), Zhang-ke réussit l’ambitieux pari de traiter des rapports engagés dans le temps, qu’ils soient sentimentaux (la complexité des rapports amoureux et familiaux), sociaux (les inégalités sociales qui se creusent) ou idéologiques (une déterritorialisation capitaliste qui engage des questions telles que qu’est-ce que signifie être chinois aujourd’hui). Un cinéma qui atteint son état de grâce lorsqu’il s’agit de mettre en parallèle des déterminations politiques, et sociales, propres à des époques circonscrites face à des critères toujours plus intimes et sensibles.

La première des trois parties du film se déroule en 1999 dans la petite ville de Fenyang de la province du Shanxi. On y suit l’amourette innocente d’un trio, amis d’enfance, qui rappelle, par instants, celui du Jules et Jim (1962) de Truffaut. Tao choisit finalement Jinsheng, archétype du jeune carriériste, face au modeste mineur Liangzi. De cette union naîtra Dollar (nom angliciste que lui donnera son père). La seconde partie reprend les mêmes personnages des années plus tard, en 2014. Divorcée de Jinsheng, Tao a également perdu la garde de son fils, parti vivre avec son père à Shanghai. C’est dans la tragédie – à la mort du grand-père – que Tao revoit une dernière fois son fils, et qu’ils partagent un court instant de vie. Quant à Liangzi, marié et père de famille à son tour, il souffre d’un cancer. Tao l’aidera financièrement en apprenant cette triste nouvelle. La dernière partie se déroule en Australie pendant l’année 2025. Elle se focalise essentiellement sur le questionnement identitaire du jeune Dollar via une relation fortuite avec son enseignante.

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La philosophie deleuzienne, et plus particulièrement son concept de dé-territorialisation* évoqué dans son ouvrage l’Anti-Œdipe (1972), recèle certaines notions plus à même d’éclairer la richesse d’une œuvre, qui s’aventure dans des régions mêlant instances psychiques et déterminations politico-sociales. La dé-territorialisation, c’est, pour le dire simplement, le cycle mental (et physique) de dé-contextualisation et re-contextualisation, c’est-à-dire le fait de « quitter une habitude », d’« échapper à une aliénation », avec l’idée sous-jacente, d’un retour, d’une re-territorialisation, mais sous de nouvelles modalités. C’est la trajectoire des personnages du film : leur déplacement géographique (et donc physique) est celui d’une déterritorialisation, favorisée par certaines déterminations politico-sociales propre à la Chine contemporaine. À l’instar du personnage de Jinsheng, l’Australie, nouvel Eldorado, incarne l’idée d’un lieu, non plus re-territorialisé, mais temporaire. Ces flux migratoires, c’est le monde capitaliste qui en est le principal responsable ; un monde qui dé-territorialise afin de générer davantage de flux dans une économie de marché généralisée et déréglementée. Mais cette déterritorialisation capitaliste n’entraîne aucunement une reterritorialisation : Jinsheng et Dollar apparaissent déboussolés, voire dépassés, par leur nouveau mode de vie, dont la question sous-jacente reste : de quelles libertés jouissent-ils réellement ?

Preuve de ce déséquilibre maladif, Jinsheng achète des armes à feu car la législation australienne l’y autorise. Des excès qui dévoilent le pervertissement latent de son esprit. Il s’isole et se renferme sur lui-même. Il n’a, par exemple, jamais appris à parler l’anglais ; la langue que pratique pourtant son fils. Inversement, Dollar est l’archétype de l’homme mondialisé, hyper-connecté. Cependant, il semble avoir complètement oublié ses origines jusqu’au nom de sa mère. Le concept d’Anti-Œdipe proposé par Gilles Deleuze et Félix Guattari correspond à la psychologie de Dollar. S’écartant de la psychanalyse libidineuse de Freud et de son schéma classique « tuer le père et épouser la mère », l’Anti-Œdipe reconnaît que le désir n’est jamais tourné vers un objet en particulier, mais vers un montage de désir ; un montage qui n’existe qu’à travers son propre réseau d’images, et son propre univers mental. Car ce sont bien ces mondes auxquels « nous faisons l’amour » ; notre désir n’ayant pas « pour objet des personnes ou des choses, mais des milieux tout entiers qu’il parcourt, des vibrations et flux de toute nature qu’il épouse ». Dollar ne désire pas seulement sa mère, ou son enseignante, comme des entités détachées, il les désire dans leur environnement. Il les désire dépliées sur le paysage qui les accompagne. Les dernières images, d’une puissance émotionnelle infinie, évoquent ces « vibrations » et ces « flux » qui se répondent machinalement. L’image du rivage australien, avec ses vagues et son coucher de soleil, porte en lui les aspirations de jeunesse de Dollar (ou celles produites par son père**), lorsqu’il visionnait jadis, sur son écran d’ordinateur, ces paysages idylliques, mais qui ont péri depuis (même le temps a une emprise sur le paysage). Par un bruissement de « tao » (« vagues » en chinois), Zhang-ke – passé maître dans l’art de l’ellipse et de la transition poétique – nous transporte jusqu’à la ville de Fenyang, où Tao, seule, se met à danser sous la neige, au milieu de nulle part. Enfin presque. Car derrière elle se tient son monde à elle, sa ville natale (celle du cinéaste aussi). Symbole de ses aspirations de jeunesse (ses flâneries amoureuses, la musique Go West des Pet Boy Shop), le paysage re-territorialise Dollar par un agencement de désir : désir de revoir sa mère évidemment ; de goûter de nouveau à ses fameux raviolis ; de comprendre ses racines, c’est-à-dire de retrouver une harmonie, un équilibre essentiel à son devenir-homme.

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Au-delà des montagnes est d’une telle richesse qu’il semble impossible de toutes les saisir en quelques mots, voire quelques pages. On pourrait digresser longtemps sur la manière poétique dont Zhang-ke agence les sons (les feux d’artifice, la dynamite), la musique (Take Care de Sally Yeah) et les symboles (ceux du temps qui passe : train, voiture, hélicoptère, avion, rivière…) sur le caractère politique des images ; de combiner différents formats  ; de chercher dans le rapport entre fiction et réalité une expérience esthétique unique  (il utilise des images non-montées d’anciens tournages) ; de capter des images sidérantes, souvent empreintes d’une profonde mélancolie (le tigre en cage, l’enterrement du grand-père, toutes les scènes partagées entre la mère et son fils…) ; d’interroger la valeur des mythes de son pays (le symbole de la hallebarde et du plumet rouge dans les mains d’un garçon qui erre)…

Il faudrait des pages entières d’analyse pour parvenir à appréhender l’intelligence et la profondeur de son art cinématographique. Aujourd’hui, peu de cinéastes à travers le monde ont su construire une œuvre aussi moderne et importante (il est impératif de revoir ses chefs d’œuvre : Platform, The World, Still Life, 24 City, A touch of sin). Zhang-ke est probablement le cinéaste moderne le plus avant-gardiste de son époque. Même Wang Bing (trop dans le social) et Weerasethakul (trop dans le rêve) ne peuvent soutenir la comparaison tant l’harmonie politico-lyrique atteinte par son cinéma dépasse toutes les frontières géopolitiques. Et trouve également un lointain écho avec tout un pan du cinéma mondial engagé dans cette démarche artistique : de l’Europe (Bresson, Godard, Jancso, De Sica, Fellini) à l’Asie (Ozu, Hou Hsiao-hsien) en passant par l’Amérique (Altman).

* Concept politique et philosophique permettant de remettre en question toutes les structures de pouvoir et de domination. Elle se trouve du côté de toute pensée critique qui se veut remise en question ou déconstruction des discours dominants dans plusieurs disciplines telles que les arts, la littérature, l’anthropologie et la sociologie

** L’image du mariage de Tao et Jinsheng renvoie déjà à l’Australie : l’arrière-plan représente en effet l’opéra de Sydney

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