Queen of earth (2015) d’Alex Ross Perry

Aux Etats-Unis, à l’heure où les « écarts sociaux » du cinéma grandissent, et que productions titanesques et petits films fauchés finissent par former deux mondes totalement distincts, le cinéma indépendant, bien loin de profiter de son isolement pour développer des projets ambitieux, a tendance au contraire à se conformer à la norme du « petit film malin » : des œuvres consensuelles toutes interchangeables, misant tout sur une idée pseudo géniale (Primer, Frank, Safety not guaranteed, Whiplash…). Le modèle promet la bienveillance béate de Sundance (le plus gros festival du domaine), voire pour l’auteur, la joie d’être « promu » dans la catégorie « supérieure » du blockbuster (comme ce fut le cas pour Colin Trevorrow, passé directement de Safety… à Jurassic World, puis à Star Wars, purement du fait des réussites publiques de ses films). Ce monde à deux vitesses rappelle beaucoup celui du jeu vidéo, plus lucratif, dans lequel les œuvres se voient attribuer des prix différents, en vertu desquels elles sont « notées » (et non critiquées), selon qu’elles « valent » leur coût ou non ; reste à savoir quand le même système s’appliquera au cinéma… Dans un tel contexte, le jeune auteur Alex Ross Perry peut faire figure de nouvel espoir : sortant avec Queen of earth son second long métrage cette seule année 2015 (!) après Listen up Philip, il est rattaché à la mouvance indépendante mumblecore – un « cinéma de murmures » travaillé par l’influence de John Cassavetes, également baptisée generation DIY (pour « Do It Yourself ») – mouvement produisant depuis quinze ans dans une économie très précaire une quantité astronomique de films minimalistes, manifestant une envie de cinéma bien plus grande et sincère que les projets prudents et balisés cités plus haut. Reste que Queen of earth, s’il parvient à nous emmener dans un monde singulier et recherché, et s’il démontre les qualités de mise en scène manifestes de son auteur, s’avère par ailleurs une déception.

Le film nous plonge dans les soubresauts de l’amitié en danger qui unit Catherine (Elizabeth Moss, la Peggy de Madmen) à Ginny (Katherine Waterston, la Shasta d’Inherent vice), dans une narration croisée mêlant le présent et le passé de deux années successives dans la même belle résidence secondaire, au bord d’un lac, dans laquelle Ginny reçoit Cat après la mort de son père (grand artiste maudit) et la rupture avec son petit ami (présent dans les flashes back de l’été d’avant). Par ses constants va-et-vient temporels, Queen of earth cherche davantage à décortiquer la relation qui unit les deux femmes, ses points de force et surtout de rupture, que simplement faire une comparaison entre le bon vieux temps et son inévitable déclin. De fait, le film parvient bien à fixer la dynamique sociale de Cat et Ginny, mais la fixation est aussi le problème du film : alors qu’au présent, il raconte la progressive descente aux enfers dépressive de Cat, censée servir de pivot narratif au film (chapitré!) qui accompagne par la forme cette plongée dans l’horrible, la constance du film à bondir d’un temps à un autre sclérose sa trame globale qui semble ne manifester, à la longue, aucune évolution. Le film commence et finit par le même type d’image – le visage de Catherine y apparaît en gros plan et longue focale* – et ce que ces plans figurent est l’inverse de ce que la progression met en branle. Le plan d’entrée, qui ouvre la scène didactique de la rupture, montre Cat bouleversée, le maquillage coulant, et la peau rougeâtre ; le plan de fin relève en revanche des flashes back de l’année précédente (alors que Cat était en couple et épanouie et au contraire Ginny récupérait d’une période difficile) et montre notre héroïne hilare, presque effrayante de laisser aller. Certes, le choix de cette narration aplatie n’est pas vain ; elle a pour but de figer les personnages, dont les tranches de vie forment moins une histoire qu’un instantané, métaphorisé par le portrait que Cat fait de Ginny tout au long du film et qui semble être la dernière image de leurs souvenirs communs. Pour preuve le long plan séquence central de neuf minutes dans lequel la caméra oscille entre le visage des deux femmes confessant tour à tour les souvenirs de divers échecs sentimentaux, montrant majoritairement le visage récepteur de celle qui écoute : Queen of earth a tout du songe réminiscent, de l’image d’un moment auquel on repense des années plus tard ; en cela la fin ouverte, qui peut sembler paresseuse et entendue dans un huis clos minimaliste, n’est pas plus ouverte que fermée et ressemble même un peu à une mort de l’héroïne.

Mais qu’importe la précision des choix de mise en scène, si le résultat est si petit ? L’attention que le film porte à son sujet (la fin d’une amitié) est rendue obsessionnelle par ce système d’archéologue et il est vite flagrant que les fouilles ne déterrent que bien peu de choses. On est bien loin des grands films canoniques auxquels on peut rattacher Queen of earth, Cassavetes et Annie Hall en tête, qui, bien que proposant des narrations déstructurées, nous émeuvent bien davantage que la dynamique binaire du film d’Alex Ross Perry. Le bond entre le premier et le dernier plan – d’une émotion impulsive et extrême à l’autre – marque les seules dimensions du projet, à la fois petites et grossières.

Cela dit, le film a la délicatesse de ne pas simplement marcher dans les traces des grands films d’Allen et Cassavetes, déployant à la place tous ses artifices pour devenir un film de genre horrifique. Ce geste-là n’est pas non plus progressif (comme une chute) mais continu et global, exécuté de concert par la musique (sombre et inquiétante, aux accents racés de musique contemporaine), l’atmosphère esthétique (aux couleurs pastels, vomissant les délires girly des héroïnes), et surtout par le jeu des acteurs, tout en effets exaltés, donnant l’air possédé à tous les personnages. Il faut encore une fois reconnaître à ces partis pris un brio d’exécution, mais c’est à nouveau le fond trop faible du film qui gâte la chose : certes l’amitié transformée en passive agressivité a un caractère épouvantable, mais cela repose dans les faits sur des scènes archi convenues (en tête le délire parano de Cat lors d’une soirée où les amis de Ginny semblent la persécuter, déjà vu dans un millier d’autres films). Les personnages aux mimiques étranges et grimaçantes sont très bien dirigés, comme Rich (Patrick Fugit, l’ado émerveillé de Presque célèbre), qui fait ici de son visage poupon et ironique le masque d’un cruel bourreau, et surtout Cat (Elizabeth Moss est phénoménale), mais pour quel résultat ? Le procédé invoque le souvenir des derniers PT Anderson (The master et Inherent vice, dans lequel jouait Waterston), des films qui parvenaient à créer un trouble à la fois drôle et sordide, mélancolique et délirant, dans une ambiguité toujours riche qui pointe un doigt accusateur sur la vacuité de Queen of earth. Enfin, le film souffre du même problème majeur que Listen up Philip : les personnages, très négatifs à bien des aspects, nous sont présentés avec une complaisance, un recul et un manque d’empathie ou de décalage qui embarrasse beaucoup. Ils ont beau être dotés de physiques intéressants, sortant des copies conformes d’une majorité de productions américaines, ils ont tous des personnalités non seulement incroyablement genrées, mais par ailleurs dans un unique sens négatif (elles sont mesquines, victimaires, appitoyées sur leur propre sort, ils sont lâches, inconsistants, égoïstes et balourds). En d’autres termes, tout, à la longue, parvient à être horrible, mais sans jamais horrifier ; qu’on m’explique ce qui aurait pu arriver de pire.

prise de vue de loin dans laquelle les perspectives sont écrasées, ainsi ce qui est filmé se détache de son environnement (qui apparaît flou)

★☆☆☆☆

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