Rendez-vous (1940) de Lubitsch

Quoi de mieux que cette période des fêtes pour (re)voir en famille quelques classiques du cinéma mondial. Des « classiques » qui résistent aux marques du temps et possèdent, encore aujourd’hui, un regard et une réflexivité très contemporains.

Que reste-il aujourd’hui de l’œuvre d’Ernst Lubitsch (1892-1947), génie intemporel, qui sévit au début du XXème siècle en Allemagne d’abord, puis aux Etats-Unis ensuite ? Evidemment ses chefs d’œuvres sont encore là pour témoigner de l’importance d’un des plus grands cinéastes, dont l’imposante filmographie révèle bien des trésors : To be or not to be (1942), Ninotchka (1939), Haute pègre (1932), Sérénades à trois (1933)… Si Lubitsch est aujourd’hui un cinéaste consacré dans le monde entier, c’est bien dans le cinéma de genre, et essentiellement dans la comédie, qu’il a obtenu ses lettres de noblesse. La comédie est un genre plus complexe qu’il n’y parait ; sa variété de formes la rend difficilement classable. On connaît les grands maîtres du burlesque (Charlie Chaplin et Buster Keaton en tête), ceux de la screwball comedy, sorte de comédie sophistiquée, où se sont distingués Howard Hawks, Preston Sturges et Billy Wilder. Mais les comédies d’Ernst Lubitsch ont une place un peu à part à Hollywood. Ayant déjà connu le succès en Allemagne (comme Murnau et Lang), il arrive à Hollywood en 1923 avec le statut de cinéaste confirmé. De succès en succès, il s’impose rapidement comme un incontournable à Hollywood, dont le style (la fameuse Lubitsch’s touch), très caractéristique, en vogue à cette période, l’érige en maître de la satire romanesque (des comédies de mœurs essentiellement). Il est vraisemblablement l’un des tous meilleurs lorsqu’il s’agit de filmer les fluctuations du quotidien d’une petite bourgeoisie, toujours extrêmement attachante, et ce, malgré des mœurs souvent strictes, pour ne pas dire figées, qui limitent forcément la portée de leur regard, mais jamais celle du cinéaste.

Rendez-vous (1940), comme bon nombre de films de Lubitsch, est d’abord un véritable bijou narratif. Dans un coin de rue d’un Budapest des années 1930, Alfred Kralik (James Stewart) et Klara Novak (Margaret Sullavan) travaillent comme vendeurs dans la petite boutique de Mr. Matuschek (Frank Morgan). Kralik correspond avec une inconnue dont il est peu à peu tombé amoureux. Naturellement, celle-ci n’est autre que Miss Novak, avec laquelle il se dispute pourtant à longueur de journée. Bien décidé à gagner son amour, sans pour autant lui révéler sa véritable identité, sa tâche s’annonce dès lors bien plus difficile que prévue, et surtout bien plus drôle.
Extrêmement efficace dans sa manière de conduire un récit, Lubitsch démontre un talent hors du commun dans sa pratique de l’ellipse. Elle devient la principale source de comique, et renvoie à cette notion de temps et de durée si primordiale dans toute bonne comédie. C’est donc sa faculté de filmer, voire de prolonger, un gag dans le temps qui permet à une scène d’atteindre un degré comique élevé : il aime filmer les déplacements physiques de ses comédiens, leurs télescopages dans le cadre, ainsi que leurs entrées et sorties du champ à la manière du théâtre (c’est également un immense scénographe). Mais chez Lubitsch, cela ne ressemble pourtant jamais à du théâtre filmé, car il reste également un très grand « imagier ». Capable à la fois de magnifier un regard, ou bien de redéfinir la fonction dramatique d’un objet quelconque, il maîtrise l’art (et l’émotion) du gros plan, celui de la « coupe » subtile, et est passé maître dans le maniement de la métaphore et de la métonymie.

Excellent directeur d’acteurs, Lubitsch n’a pas son pareil pour créer une dynamique de jeu chez ses comédiens. Chaque acteur de Rendez-vous compose, d’ailleurs, une prestation des plus savoureuses et souvent pleine d’ironie. On se souviendra longtemps du duo formé par le rêveur James Stewart et la fragile Margaret Sullavan, sorte d’équilibre parfait entre le gendre romantique et l’amoureuse naïve, qui « affronte » des personnages tout aussi admirables (l’incroyable numéro d’acteur de Frank Morgan en patron despotique mais terriblement humain). Dans un huis clos brillamment orchestré par Lubitsch (un scénario d’une rigueur et d’une cohérence sensationnelle), l’attitude corporelle des acteurs devient, en quelque sorte, un miroir de leur propre ressenti. Si tout semble pourtant être figé dans des structures solides, presque institutionnelles, le film s’amuse à jouer avec les aprioris, modifiant en permanence les certitudes du spectateur vis-à-vis de ce petit microcosme renfermé sur lui-même. Les personnages sont comme incapables de se projeter au-delà de leur « milieu » (cette boutique, la soirée du réveillon). Le véritable génie de Lubitsch est de parvenir à encore nous surprendre dans un univers et avec des personnages qui, en apparence, ne possèdent rien de particuliers. On est alors saisi par la valeur de son comique. Les nombreux quiproquos, qui parcourent le récit, servent souvent à redonner une valeur humaine, quasi tragique, à ces êtres conventionnels. Sous des aspects de comédie légère, presque ludique (Lubitsch s’amuse à redistribuer les cartes en permanence), le film réussit malgré tout, à jouer sur plusieurs registres, dont la tragédie (l’influence de Shakespeare sur son cinéma). En effet, Lubitsch n’hésite pas à tirer son récit vers ce fameux réalisme social où surgit, de manière totalement bouleversante, le problème de l’argent. En cette période de crise (les années 1930), la valeur de l’argent est forcément décuplée, projetant ainsi l’ombre du chômage, qui se fait de plus en plus prégnante dans chacune des séquences du film. Cette vulnérabilité, qui donne immédiatement une beauté et une sensibilité singulière aux personnages, est liée à l’angoisse permanente de finir « seule et pauvre » le soir de Noël. On pense logiquement à l’œuvre de Charles Dickens (avec la symbolique de la neige par exemple), capable de mêler l’aspect social aux plus nobles sentiments humains. La grande force des personnages de Rendez-vous se situe clairement dans cette humanité débordante. Et malgré leurs nombreux défauts, ils démontrent, encore et toujours, cette faculté propre à l’homme de se sublimer pour aider son prochain par des temps difficiles.

Au-delà de son discours sentimental et ses allures très disneyesques, le film évoque encore des situations très sensibles de nos jours : rapport à l’argent, difficulté à communiquer, angoisse du chômage, qui renforcent sa dimension intemporelle et la permanence du génie lubitschien. Si Rendez-vous est évidemment une comédie satirique, souvent drôle, parfois mélancolique, sa faculté d’émerveillement, ses personnages très premiers degrés, et un discours très universel (il faut « se serrer les coudes ») devraient largement suffire à ravir les plus sceptiques, voire les plus pessimistes, qui, en ces temps très difficiles, ont un besoin énorme de retrouver le sourire, et surtout cette envie de croire en l’homme, et en sa capacité unique à toujours nous surprendre.

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