Saint Vladimir : quand le design rencontre un char russe

On ne peut pas dire que le gouvernement russe actuel soit l’illustration de la bonne humeur, et d’un vaste esprit de tolérance par rapport à l’art contemporain. Cette semaine l’équipe d’Art/ctualité se penche sur une nouvelle forme de provocation : Le Saint Vladimir une enceinte de luxe à l’effigie du Soviet Suprême que l’on connait.

La Russie, l’art contemporain, tout ça

Tout avait commencé à la fin des années 1991 quand, lors de l’effondrement du bloc soviétique, un artiste tchèque (David Cerny), avait décidé de vandaliser un des plus célèbres monuments de Prague à l’époque : un char russe, le premier à être rentré dans Prague lors de sa libération en 1945 par les troupes soviétiques. Sentant la fin d’une époque se profiler, David Cerny le recouvre d’une peinture rose et d’un gigantesque majeur (le doigt, pas l’adolescent), dressé au sommet de la tourelle. 1998 sous l’ère de Boris Eltsine (Père la Picole), Avdeï Ter-Oganian réalise sa performance Jeune et sans Dieu dans laquelle il détruit des icônes orthodoxes à coups de hache. Il a juste le temps de s’exiler avant de se faire attraper par la justice, pareil pour Oleg Mavromatti.

Plus récemment, en 2007, une des photographies du collectif Sinié nossy (« les Nez bleus »), sur laquelle deux policiers russes s’embrassent, provoque un véritable tollé en Russie, et l’opposition du ministre russe de la culture à son exposition à Paris pour un projet sur l’art russe. Finissons par le plus WTF pour vous montrer à quel point le monde politique russe a des soucis avec l’art contemporain (et vice-versa): le 10 novembre 2013 ( Fête de la Police en Russie, vraie info), Piotr Pavlenski se cloue les testicules sur la Place Rouge, et un an avant il s’était cousu la bouche en protestation contre l’arrestation des Pussy Riots. Bref. Il risque aujourd’hui 5 ans de prison à casser des blocs de glace en Sibérie Orientale.

Voici donc un large aperçu de la situation artistique du côté du Kremlin. Petit à petit certains galeristes russes essayent de contourner les institutions muséales et les directives du Ministère de la Culture, sans grand succès (les milliers de plaintes reçues à la galerie Tretiakov en sont les preuves). Alors que la Russie continue d’avoir une économie forte et expansionniste copiant de plus en plus le modèle occidental, les affaires culturelles internes se replient sur elles-mêmes, laissant peu de place à la contestation et à l’expression. Dans ce contexte schizophrénique, Petro Wodkins sort une enceinte audio intégrée sur un buste de Vladimir Poutine. Analyse.

Le son de la discorde

« Play the people who play the world ». Bienvenue sur la page de Petro Wodkins, où l’artiste propose aux enchères en ligne des pièces uniques représentant les dirigeants les plus weird du monde : Kim Jong Un (aka Kim Sunshine) et Vladimir Poutine (aka St. Vladimir). Cette dernière sculpture du président de la Fédération de Russie pourrait dans quelques semaines attirer l’attention du monde de l’art sur l’artiste. Outre le détournement évident d’un buste officiel en objet de détente et de récréation, il s’agit ici d’exprimer matériellement le paradoxe russe évoqué plus haut. L’attrait pour l’exubérance se fait de plus en plus ressentir auprès d’une certaine élite. Ses membres, dont l’enrichissement a été très rapide, sont passionnés par les nouvelles technologies, et voyagent toujours plus loin (d’où un accès privilégié à l’art contemporain). Or la Russie est gouvernée par un homme qui déchaîne les passions et ne laisse personne indifférent : Vladimir Poutine.

Élu Homme de l’Année 2015 par le magazine Forbes pour la troisième année consécutive, le président russe est partout. Sur un char, une moto, avec un tigre, un cheval, un sous-marin, une arme, un top model, un président américain, et même internet, faisant de la musculation, un footing, envahissant un pays etc. Son personnage est tellement « fort » qu’il a réussi à intégrer les cercles artistiques contemporains. C’est ce mélange des genres que représente Saint Vladimir, il est à la croisée du culte, de la dérision, de la provocation et de la société de consommation, il est le symbole de l’écrasante puissance russe, mais aussi de sa fragilité culturelle dans son absence de critiques visibles de la part des artistes contemporains.

N’empêche qu’il serait super classe sur notre cheminée.

Site internet de l’artiste

Crédits et sources photographiques : Zeutch/Petro Wodkins/Le Monde/RTBH.

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