Samuel Fosso : L’identité à l’œuvre- l’incarnation du je(u)

Plus qu’un mois pour voir l’exposition gratuite Samuel Fosso à La Fondation Zinsou à Cotonou qui s’y tient depuis avril. La déambulation est de mise dans cette exposition au parti pris scénographique ouvert, sobre et minimaliste digne de l’esthétique white cube des musées d’art contemporain occidentaux. Et pourtant, il a ce quelque chose d’exclusif qui est d’être l’un des rares espaces d’art contemporain en Afrique subsaharienne, à réhabiliter, et à se réapproprier l’exposition de l’art contemporain du continent, dont l’histoire avait commencée avec fracas en France.

La Fondation qui est en train de devenir un lieu incontournable au Bénin est née d’une initiative familiale, celle des Zinsou qui fondent une association à but non lucratif en 2005. La présidente Marie-Cécile, est la petite fille du premier président de la République du Bénin indépendant. Dès la création, ils mettent tous leurs efforts dans une cause, celle de la promotion et de l’exposition de l’art contemporain en Afrique, allant à la rencontre des talents. Tout d’abord les talents Béninois. La démocratisation de l’accès à la culture permet la gratuité de l’ensemble des événements de la Fondation. En 2013, le pari est accompli avec l’ouverture d’un premier musée d’art contemporain africain à Ouidah, dans la Villa Ajavon, une bâtisse afro-brésilienne datant des années 1920. Depuis lors, la Fondation Zinsou dispose de deux espaces d’exposition, un premier au siège à Cotonou et un second à Ouidah. Ces deux centres accueillent souvent les écoles conduites gratuitement par le bus de la Fondation Zinsou prévu à cette effet. Afin de diffuser les savoirs en matière d’art et de culture, quatre Mini-Bibliothèques, dont une propose un cinéma, sont réparties dans différents quartiers de Cotonou.

Passée la porte vitrée de la Fondation Zinsou, des guides culturels en nœuds papillons attendent les visiteurs pour vous parler avec enthousiasme, dynamisme et chaleur de l’exposition. Ce mode de fonctionnement, cher à la maison, permet d’intéresser efficacement le visiteur et de surtout favoriser sa participation de ce dernier au dialogue autour de l’art contemporain, encore méconnu en Afrique.

La bichromie noire et blanche adoptée au rez-de chaussée sied aux clichés des débuts de Samuel Fosso, en tant que portraitiste commercial, et ajoute à l’éclat du sourire enjoué de l’artiste qui s’ignore encore : accoudé au comptoir de son Studio « Photo Nationale », à la devise franche et prometteuse : « Vous serez beau, chic, délicat et facile à reconnaître ». Samuel n’avait que treize ans lorsqu’il ouvrit ce premier studio photo à Bangui, terre de refuge pour sa famille et lui, igbos fuyant les persécutions menées à l’encontre de cette population lors de la guerre du Biafra. Il y portraitura ses modèles à différents moments « clés » de leur vie dont les clichés argentiques noir et blanc réalisés entre 1975 et 1980 sont présentés ici. Des photos de ses débuts, émerge l’individualité des modèles, qui enterre la condition instrumentalisée de sujet témoin venant documenter une étude ethnographique. Le photographe affectionne l’Homme, mais il se juge le mieux à même d’incarner tous ses rôles. La meilleure occasion, et la plus prolifique pour incarner tous ces rôles, lui fut offerte par les magasins Tati, à l’occasion de leur cinquantième anniversaire en 97. En effet, l’un des plus grands magasins de la marque situé dans le quartier de Barbès, creuset du cosmopolitisme parisien fréquenté entre autres par les immigrants africains, avait retenu trois de leurs compatriotes artistes photographes.

Était-ce mu par un désir de rendre hommage à cette clientèle ou d’effectuer un coup marketing ? Néanmoins, cette initiative a permis aux trois photographes d’asseoir et d’étendre leur notoriété qui était relativement nouvelle à l’époque. Malick Sidibé et Seydou Keïta exploitèrent le théâtre du studio photo mis à disposition par Tati et ouvert à la clientèle. Samuel Fosso fidèle, et en continuité à ses récents travaux de l’époque, opta pour les autoportraits qui devinrent sa marque de fabrique.

Ces derniers, où le ton badin des personnages répond aux couleurs acidulées du fond révèlent une satire, qui appelle à dépasser ce décorum factice. La polysémie de ces clichés provient de la tension qu’aménage l’artiste entre l’incarnation d’un type et l’ébauche en filigrane d’une réflexion identitaire, et politique sans tabou comme dans Le chef (celui qui a vendu l’Afrique aux colons), et où la question de l’engagement des africains dans le commerce d’esclave est ré-activée. Aucun fait de société n’échappe à son viseur tel que dans La bourgeoise à la pose affectée, claquemurée dans ce décor où les couleurs se répètent sur son maquillage. Son apparence physique, si apprêtée, s’offre aux regards dans l’intimité. D’après l’une des citations disséminées à travers l’exposition, il fait vivre à travers son image des personnes qui ont souffert, et qui méritent d’entrer dans l’histoire de la photographie africaine, comme dans Le marin Japonais, réhabilité conquérant d’un monde où la guerre mériterait d’être éradiquée. Il s’attaque également à L’homme d’affaires, rejeton des sociétés contemporaines où l’individualisme poussé à l’extrême dérape en une quête effrénée d’ambition et de reconnaissance.

La Fondation Zinsou achève la visite en concoctant une surprise au visiteur. Afin de poursuivre le jeu de travestissement cher à Fosso, elle invite à s’essayer à l’autoportrait, et à prendre l’allure d’un autre le temps d’un cliché. Un studio photo digne de celui de l’artiste avec un choix de décor, de costumes et d’accessoires loufoques qui semblent piocher dans sa garde robe, finira de dérider les plus réticents à venir au musée !

Crédits photographiques : 1 & 2

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