Sana’a is burning : l’UNESCO tente de se faire entendre (encore une fois)

Utilisant la même rengaine depuis de nombreuses semaines suite aux atrocités commises à Nimrod, Mossoul et Hatra, où un patrimoine millénaire avait subi les affres des conflits, l’UNESCO est de nouveau fidèle au poste pour condamner le bombardement de la ville de Sana’a au Yémen. Le 3 mai dernier, un communiqué de l’organisation avait déjà élevé la voix contre les actions de l’armée saoudienne sur les sites yéménites, sans effet. Alors que l’Occident regarde, impuissant, l’avancée de Daesh en Syrie et en Irak, une autre tragédie se joue dans la péninsule Arabique loin des caméras et des reportages photographiques.

Depuis la fin du mois de mars, Riyad est en guerre contre les rebelles houthis chiites accusés d’être des soutiens de l’Iran, et l’armée saoudienne semble avoir la gâchette facile. Au début du mois de juin c’est le barrage de Marib, ancienne capitale de la Reine de Saba (1er millénaire avant notre ère), qui est bombardé, et dans la foulée les sites d’Al-Qahira avec la forteresse médiévale, le musée de Dhamar et enfin le palais de Wadhi Dhar. Dernièrement c’est le quartier de la vieille ville de Sana’a, la capitale du Yémen, qui a été sévèrement touché par l’aviation saoudienne, faisant de nombreux morts et de multiples destructions dans l’architecture historique du quartier. Sana’a, comme beaucoup d’autres villes de la péninsule Arabique, possède (pour le moment) de nombreux témoins de la richesse du patrimoine islamique : c’est le cas des « maisons-tours » avec leurs frises ciselées, ou encore sa Grande Mosquée, présentée comme étant un des premiers lieux de cultes de l’islam avec Médine et La Mecque.

Dans le cas présent, la destruction de ce patrimoine n’est pas opérée par les rebelles yéménites, mais par l’aviation d’un pays partenaire de l’Occident dans le monde arabe : l’Arabie Saoudite. Riyad, fait la sourde oreille lors des interventions d’Irina Bokova, la directrice générale de l’UNESCO (qui paraît bien seule depuis le début de l’année), et semble bien décidée à continuer de mener ses raids sur le Yémen, en envoyant gentiment balader les protestations des pays arabes de la région et, globalement, du monde entier.

Il serait aisé de penser que l’UNESCO et l’ICOM se retrouvent hors-jeu, dépassés par les événements qui existent au Moyen-Orient depuis presque un an, pourtant la réalité est légèrement différente. N’espérant avoir, disons-le franchement, aucune pression sur l’Arabie Saoudite, le Yémen, la Syrie et l’Irak, les deux organisations internationales ont décidé de s’y prendre autrement pour endiguer la situation. Par la mise en place d’une « liste rouge d’urgence » des biens culturels syriens et irakiens, l’ICOM (qui en a pris l’initiative) a établi un catalogue de sept catégories d’objets étroitement surveillés et interdits à la vente : des monnaies, des éléments architecturaux, des tablettes cunéiformes, des accessoires, des sceaux, des récipients et des sculptures. Conçues pour perturber et ralentir le marché noir des œuvres d’art dans le monde entier, les listes rouges de l’ICOM sont depuis les années 2000 la « meilleure solution » envisageable pour sensibiliser, enquêter et protéger le patrimoine mondial. Ces listes ne concernent pas des objets volés dans les pays en guerre en ce moment au Levant, mais bien les inventaires complets des musées irakiens et syriens rendus disponibles par le biais de réseaux, souvent en danger sur place, qui ont pu transmettre ces listes à l’ICOM et à l’UNESCO. Taper au portefeuille des marchands d’art et des trafiquants en lien avec des organisations terroristes, voilà le crédo des deux organisations. Ne pouvant presque pas agir sur les gouvernements, elles préfèrent cibler des actions sur des zones précises, en organisant une sorte de « blocus », afin de couper les vivres aux acheteurs, qui sont de plus en plus nombreux à s’intéresser aux œuvres venant de ces pays. C’est aussi par ce biais que l’ICOM et l’UNESCO peuvent gêner l’Arabie Saoudite, qui comprend de richissimes collectionneurs pour que le pays, comme tous les autres, ne profite pas des désastres de la guerre pour enrichir ses collections.

Bien du travail reste encore à faire, et les résultats ne seront visibles que dans plusieurs mois, les premières pièces volées au Levant arrivant tout juste en Europe…

Sources et crédits photographiques : Le Monde/Le Figaro/ICOM/UNESCO/L’Obs/Courrier International/ State.gov.

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