Scrubs (2001-2008)

Scrubs illstration 2

Dans le club gigantesque des séries comiques américaines (Friends, How I Met Your Mother, Two and a Half Men, The Big Bang Theory,…), la série Scrubs fait partie de ces séries marginales, qui par leur originalité et leur qualité, ont su s’élever à un niveau supérieur à celui des séries comiques (sitcom) à succès. Injustement écartée du succès commercial recherché par toutes séries (car synonyme de prolongation sur la programmation des chaînes), la série créée par Bill Lawrence (le showrunner de Spin City avec Michael J. Fox, ou plus récemment Cougar Town avec Courtney Cox) a néanmoins pu compter sur un noyau conséquent de fans. Selon l’aveu de Bill Lawrence lui-même, ce sont ces mêmes fans qui ont permis la longévité de la série (huit saisons, plus une neuvième saison spin-off), malgré des difficultés à s’accaparer un public large. La faute à une programmation calamiteuse de la part de la chaîne NBC (car des horaires souvent décalés équivalent à une mauvaise assiduité du public), une promotion timide auprès des médias, mais aussi, peut-être, à cause d’une disparité inattendue pour le public, et ce entre deux points : l’attente du public pour une sitcom banale et convenue, et le contenu atypique que Scrubs proposait.

Situé en Californie (le tournage se déroule dans un hôpital désaffecté à Los Angeles, néanmoins, aucune information n’est donnée sur la localisation de l’intrigue), l’hôpital du Sacré Coeur semble tout à fait normal en apparence. John « JD » Dorian va faire son entrée comme interne en médecine, tout comme son ami Christopher Duncan Turk, interne en chirurgie. Or, JD va vite remarquer que la vie au Sacré Cœur est loin d’être une sinécure, et c’est, entre les conflits incessants avec les médecins despotiques, les relations versatiles avec les patients tantôt aimables, tantôt aigres, et le harcèlement continue d’un agent d’entretien sociopathe et taxidermiste amateur, que JD va devoir apprendre la rudesse de la vie d’un médecin à l’hôpital.

La grande originalité de Scrubs, est le refus catégorique de la part de Bill Lawrence, d’enfermer sa série dans un registre préétabli. La plupart des sitcoms ont recours à des effets esthétiques et scénaristiques simples, afin de garantir leur succès auprès du public : la diffusion de rires préenregistrés aux instants comiques (afin de galvaniser le spectateur, et lui donner envie de participer à l’hilarité collective), des personnages archétypaux à la psychologie rudimentaire (souvent perçus dans leurs instants positifs et rarement négatifs, ils ont chacun leur registre humoristique), un humour basé sur les punchlines et les situations légères, vaguement inspirées du Vaudeville (fréquemment entre deux personnages aux psychés contradictoires), ainsi qu’un schéma narratif simple pour chaque épisode, se concluant en majorité sur une note joviale.

Scrubs s’affranchit de ces règles. Aucun rire préenregistré ne vient ponctuer l’humour de la série, ainsi le comique est libéré (pour les acteurs et pour les spectateurs), et ceci a pour aboutissement, une telle explosion de créativité comique pour les acteurs et les scénaristes, qu’elle en devient palpable à l’écran. En effet, Scrubs est une série qui ne se contente pas d’un type particulier d’humour (comme l’humour geek de The Big Bang Theory, ou l’humour « en dessous de la ceinture » de Two and a Half Men), on y déniche à contrario une pluralité de registres, présente dans les dialogues des personnages comme dans leurs gestes, les acteurs participant conjointement aux scénarios, et à l’élaboration des gags. Scrubs donne dans l’ambivalence de tons, le sarcasme côtoie le cocasse, les running gags valsent avec des situations loufoques, le réalisme filmique bascule en un claquement de doigts dans un burlesque onirique. Ce dernier point (le plus savoureux de tous, véritable signature de la série) est présent à travers l’imagination naïve et infinie de JD, une âme d’enfant dans un corps d’adulte, qui ne peut s’empêcher de fantasmer le réel, en un imaginaire décalé et parfois même poétique. Ainsi, notre écran de télévision se transforme en théâtre merveilleux de John Dorian, le seul moyen d’accepter la cruauté de sa vie de médecin. Les dialogues sont d’une finesse rare, tous les personnages principaux savent manier le verbe à leur manière : le Dr Cox (John C. McGinley) est un rhétoricien redoutable à la répartie cinglante, Elliot Reid (Sarah Chalke) est d’une honnêteté gênante dans ses propos, et la palme du loufoque revient sans conteste au Janitor (« l’homme d’entretien » dont le véritable nom restera inconnu tout au long de la série, joué par Neil Flynn), et pour cause, les scénaristes et le showrunner le laisseront improviser chacun de ses dialogues (tout en gardant une cohérence avec la trame de chaque épisode). Chaque acteur/actrice nous fait part des forces et faiblesses du personnage qu’il incarne, lui donnant alors une profondeur humaine réaliste, qui contraste avec l’optimisme constant des sitcoms. Christopher Turk (Donald Faison) est un chirurgien confiant et populaire, qui ne peut cacher son anxiété face à sa vie de couple avec l’infirmière Carla Espinosa (Judy Reyes), une femme indépendante à la « grande gueule », qui cache une tendresse et une extrême fragilité ; le Dr Bob Kelso (Ken Jenkins) quant à lui est le directeur de l’hôpital, dont l’apparente inhumanité, dissimule le recul et l’intransigeance nécessaires à la direction d’un hôpital, car chaque décision peut remettre en cause la survie de bien des patients.

Ce désir de la part de Bill Lawrence de, systématiquement, faire côtoyer l’humour et le drame, est en grande partie ce qui fait le charme de la série, et qui lui a permis de conserver ses fans. Car elle sort de la codification des sitcoms, pour nous entrainer dans son propre univers, celui de la dramedy.

La dramedy est un « genre » qui regroupe les séries se trouvant au croisement du drama et de la comedy. Ce genre est peu représenté chez les networks américains, où l’inhérente négativité que l’on trouve dans le drama, n’est pas censée fonctionner avec la positivité véhiculée dans les comedy. Pourtant Scrubs va exceller dans ce genre, car la trame narrative de la série se déroule dans un environnement à connotation négative : l’univers hospitalier. Scrubs n’a de cesse de nous rappeler que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, malgré son comique expressif et exubérant au possible, le scénario nous intercepte en plein vol, grâce à un réalisme implacable qui nous cloue au sol. Ce réalisme se manifeste de différentes manières, qu’il soit « annoncé » par le scénario, ou bien le résultat d’un plot twist sournois, on ne peut rester de marbre face à la réalité qui frappe les personnages. Le succès de la série s’explique par l’empathie que l’on éprouve pour ses personnages, les principaux acteurs (Zach Braff, Donald Faison, Sarah Chalke, Judy Reyes, John C. McGinley, Ken Jenkins et Neil Flynn) jouent juste, l’alchimie entre les acteurs transpire à l’écran (au point que Zach Braff, maintenant réalisateur, fera systématiquement appel à eux pour ses propres œuvres), on s’attache à leurs nombreux qualités et défauts. Et ce casting unique est accompagné de second rôles, tout aussi exceptionnels, que ce soit des personnages récurrents (Todd Quinlan, le chirurgien machiste et idiot joué par Robert Maschio, Theodore Buckland l’avocat dépressif joué par Sam Lloyd,…), ou des caméos prestigieux pour un ou plusieurs épisodes (Brendan Fraser, Michael J. Fox, Colin Farrell, Aziz Ansari, Dick Van Dyke ou le regretté John Ritter pour ne citer qu’eux). Cette multiplicité de personnages, tous aussi attachants les uns que les autres, donne à Scrubs une atmosphère de « série chorale », dans laquelle chaque voix charme le spectateur et l’entraine dans la danse. Scrubs amuse autant qu’elle cultive, non pas en culture « générale » (bien que les références culturelles de société, cinématographiques ou musicales soient nombreuses), mais en « expérience de vie ». Bien qu’étant un programme de fiction, la qualité d’écriture et d’interprétation au sein de Scrubs nous donne ce sentiment de « vivre » à travers les personnages.

La musique a une place singulière dans Scrubs, elle contribue sans aucune contestation possible à son succès. Alors que dans les sitcoms la musique a une place anecdotique (à part quelques rares et ponctuelles exceptions), Scrubs nous donne la sensation d’être écrite à la manière d’un opéra, tant la musique rythme le scénario, et donne de l’épaisseur à l’atmosphère des scènes. Et pour cause, les scénaristes écrivent chaque épisode en y intégrant, au préalable, la musique. Les influences sont diverses et abondantes, allant du Hip-Hop (Snoop Dogg, Dr. Dre, Sugarhill Gang,…) au Rock (Poison, Boston, The Fray,…) en passant par le Swing (Bell Biv DeVoe), on se délecte d’une bande originale aussi riche. Cette richesse s’explique par le fait que, comme pour les gags, chaque membre de l’équipe de production propose ses idées. Ainsi, c’est Zach Braff qui a proposé à Bill Lawrence la chanson Superman du groupe de rock Lazlo Bane, maintenant devenue l’hymne culte de Scrubs. Il est rare de voir une série pouvant se targuer d’avoir sa propre bande originale. Bande originale, dont l’apothéose se trouve être l’épisode comédie musicale de la saison 6, composé de chansons originales.

On est forcément triste de voir Scrubs se terminer. Malgré la grève des scénaristes qui a frappé la série (vigoureusement soutenue par toute l’équipe de production), Bill Lawrence et Zach Braff ont maintenu la barre, et ont conduit Scrubs à un dénouement déchirant. Il n’y a rien de dramatique dans ces propos, seulement la mélancolie d’un spectateur quittant des amis de longue date. Ce sentiment est significatif de la singularité d’une série en marge des standards de séries comiques. Là où How I Met Your Mother ou The Big Bang Theory (bien que très agréables à regarder) nous distillent une légère langueur, le dernier épisode de Scrubs nous abandonne en pleine mélancolie. Il n’est pas logique qu’une série comique, une série « légère », nous laisse avec cette impression…

Ne serait-ce donc pas l’indice révélateur d’une série au-dessus de la norme ?

Les commentaires sont fermés.