Sherlock (2010 – ?)

Héroïque, légendaire, mythique. Ce sont les adjectifs qui nous viennent en tête, dès que l’on pense à Sherlock Holmes. Et caractéristique inhérente à toutes les « légendes », il est souvent délicat de s’en approcher, d’en parler, de se l’approprier, tant il a pu faire couler d’encre et de pellicule. Ainsi, donner (ni pour la première, ou la dernière fois, loin de là) vie à l’écran à un personnage d’une telle envergure, comporte des risques. Une crainte de s’en tenir à une interprétation convenue, fade, voir même redondante de la légende. Une autre crainte, celle d’enfermer la légende dans un archétype de héros prime-time, comme on peut en voir à la pelle dans certaines séries américaines. Dans la série Elementary, adaptation moderne des romans de Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes tient plus de Gil Grissom (Les Experts), ou de Jason Gideon (Esprits Criminels), que d’une personnalité propre. De cette façon, Sherlock Holmes entre dans la case du « héros marginal » type, des séries policières. Alors, en quoi la série Sherlock, créée en 2010 par Mark Gatiss et Steven Moffat (le premier est co-créateur de la série The League of Gentlemen, le second, quant à lui, est connu pour être co-créateur de la deuxième partie de la série culte, Doctor Who), arrive-t-elle à tirer son épingle du jeu, et à devenir une série qui fait la différence ? C’est en grande partie, grâce à l’angle d’attaque choisi par les showrunners pour donner le souffle de vie à la légende, une codification dont la plupart des séries modernes utilisent le nom comme simple convention, sans se préoccuper d’une quelconque signification : faire de Sherlock Holmes, un Héros.

Ne riez pas ! Certes, on peut grossièrement affirmer que le nom de héros peut être donné à tout personnage principal d’une œuvre de fiction, cependant il existe dans Sherlock une vraie volonté esthétique et scénaristique de lui donner cette dimension de « Héros », d’une manière subtile, et inexorablement précise. Et, c’est ce travail effectué par les showrunners (qui sont au four et au moulin, à la fois créateur, producteur, scénariste et pour Mark Gatiss, acteur !), qui sert de pilier, à la fois pour la construction des épisodes et des personnages, et fait de Sherlock une série phénoménale au sens propre, tant elle est devenue un véritable phénomène de société pour tout amateur de séries.

Tout d’abord, procédons à un petit descriptif de la série. Actuellement composée de trois saisons (une quatrième est en cours de production, et devrait voir le jour en 2016), chaque saison comprend trois épisodes d’environ une heure trente chacun. Ainsi, du point de vue production, Sherlock tend à être un recueil de téléfilms, plutôt qu’une série à proprement parlé. Certaines personnes pourraient être rebutées par la pauvreté quantitative d’épisodes par saison (la BBC ne propose pas une programmation annuelle, il s’est écoulé deux ans entre chaque saison), mais heureusement la série se rattrape sur la qualité exceptionnelle de ses épisodes.

Sherlock est une adaptation moderne, des aventures du détective consultant Sherlock Holmes, écrite par Sir Arthur Conan Doyle à partir de 1887. Oubliez le Londres victorien, Sherlock prend place à notre époque. Les téléphones portables ont remplacé les télégrammes. Le réseau d’orphelins, dont se sert Sherlock pour obtenir des informations sur ce qu’il se trame à Londres, devient un réseau de SDF tout aussi efficace. De plus notre héros ne fume plus, il est plutôt accro aux patchs de nicotine. Loin d’utiliser cette transposition comme simple effet tape à l’œil, l’utilisation de nos technologies modernes prend une place importante, dans le dénouement des différentes enquêtes du tandem Sherlock Holmes et John Watson. Intelligemment, les showrunners intègrent des éléments de notre vie de tous les jours devenus indispensables, comme récipiendaires des causes ou dénouements des enquêtes. On y trouve alors un avertissement : une clé USB ou un téléphone portable, tombés entre de mauvaises mains, peuvent devenir des éléments capables de faire basculer un Etat. Ainsi, Sherlock s’inscrit parfaitement dans notre quotidien, son impact sur nous fait mouche à tous les coups.

La trame scénaristique de chaque épisode reste classique, mais efficace. L’articulation entre chaque étape narrative (situation initiale, élément perturbateur, péripéties ponctuées de petits cliffhangers…), est extrêmement bien huilée, et alterne entre enquêtes professionnelles et relations personnelles. A cette image, les séquences de réflexion de Sherlock (caractéristique principale du héros, sa faculté à observer les détails importants en éliminant le superflu, les analyser grâce à sa mémoire surhumaine, pour ensuite en déduire la solution logique), sont à la fois détaillées, intellectuelles, mais limpides et accessibles. Aidés par des zooms de caméra, des inserts graphiques et de courts flashbacks, nous ne sommes ici, jamais perdus dans les enquêtes de Sherlock Holmes et du Dr Watson, au contraire de ses nombreuses autres adaptations, dont les exemples les plus récents sont les films réalisés par Guy Ritchie (Sherlock Holmes et Sherlock Holmes : Jeu d’ombres), plus axées sur l’action et le spectaculaire, que sur de véritables enquêtes policières.
Les enquêtes sont toutes adaptées des véritables enquêtes mises sur papier par Sir Arthur Conan Doyle, et télescopées à notre époque (Un Scandale en Bohème devient Un Scandale à Buckingham, le cocher et le fiacre, si importants dans Une Etude en rouge, deviennent un conducteur de taxi et son véhicule dans Une étude en rose), et sont toutes aussi haletantes et passionnantes, que celles dont elles sont inspirées, avec une mention toute particulière pour Un Scandale à Buckingham et son dénouement magistral.

Si Sherlock suit une construction plutôt classique pour une série (mis à part quelques écarts, comme le format qui est cité plus haut), c’est bel et bien le traitement réservé au héros, dont je parle en introduction, qui en fait une série de tout premier plan.
Mark Gatiss et Steven Moffat en font une série Héroïque. Je ne me permets pas de l’appeler « super héroïque », de peur qu’il y ait un amalgame avec des séries traitant littéralement de super héros. Et pourtant ce terme pourrait convenir.

Le traitement réservé au personnage de Sherlock Holmes, et dans une légère moindre mesure à son partenaire John Watson, est ce qui nous embarque à chaque épisode. Ces personnages nous fascinent, on les admire et pourtant, on se sent proche d’eux. Tout d’abord cela passe par le choix des acteurs, chacun nous livrant une prestation magistrale à chaque épisode. Refusé pour le rôle du Docteur Who, Benedict Cumberbatch se voit alors proposer le rôle de Sherlock Holmes. Il met au service du personnage, d’une part, une composition ambivalente entre un esprit analytique froid, et limite cruel, et d’autre part, une profondeur sentimentale que le personnage se refuse, lui-même, à voir. Le tout, amplifié par la présence physique imposante de l’acteur, ainsi que de sa voix au timbre de baryton. En total contrepoint, vient Martin Freeman, qui excelle dans le rôle du « average man », l’homme ordinaire, à qui il va arriver des choses extraordinaires. Martin Freeman apporte au Dr Watson, tout ce qui peut manquer d’humanité dans une série peuplée de personnages intellectuellement hors du commun, au point d’en devenir inhumains. Par sa composition, quelquefois minimaliste, qui oscille ensuite aux portes du burlesque, avant de terminer par une prestation digne des plus grands héros romantiques, Freeman est celui qui nous permet d’accrocher sentimentalement à cette série. L’alchimie entre les deux acteurs est palpable, le tandem du détective sociopathe imbuvable, à l’esprit rationnel intraitable, et du vétéran de guerre traumatisé, à l’humanité tellement naturelle qu’elle en deviendrait de l’innocence, fonctionne comme un cocktail détonnant, tour à tour impressionnant, drôle et touchant.

Le traitement esthétique des personnages est fait de façon à souligner leurs caractéristiques. Si John Watson se baigne dans une lumière à son image, sobre et apaisante, Sherlock quant à lui, profite d’une magnification épique. L’utilisation expressive de la lumière, met en valeur Sherlock comme un véritable héros. Cette ambiance est d’autant plus renforcée par d’autres moyens esthétiques, que ce soit la constitution de son « costume » à l’image d’un super héros (un costume trois pièce, une écharpe, ainsi que la pièce symbolique de Sherlock, son manteau dont il relève systématiquement le col), ou le fait qu’il possède son propre leitmotiv musical, une partition qui résonne à chaque fois que nous sommes spectateurs d’instants de « légende ».
De plus, comme chaque Héros, Sherlock Holmes se voit confronté à ses égaux, qu’ils soient simples rivaux comme son frère Mycroft (joué par Mark Gatiss), Irène Adler (Lara Pulver), ou bien ennemis, parmi lesquels on trouve le véritable Némésis de Sherlock, Jim Moriarty (Andrew Scott). Leur duel tient de l’épique, dans lequel deux êtres hors du commun s’affrontent, l’un l’autre, dans une joute intellectuelle, où chaque action se retrouve contrebalancée par son opposé.

Sherlock est une série unique en son genre, car elle nous fait ressentir à nouveau ce que peut être un héros. Il n’y a pas ici de fausse subtilité psychologique chez les personnages, où chacun d’eux se retrouverait dans le cliché mélodramatique du héros confronté à sa part d’ombre. Sherlock, laisse place à un léger manichéisme, qui n’appauvrit pas le contenu de la série, bien au contraire. De part cette dimension héroïque simple dans l’apparence, mais extrêmement riche dans le nombre de rouages qui la composent (qu’ils soient esthétiques, scénaristiques, ou dans l’interprétation des acteurs), Sherlock se paye le luxe de donner, à nouveau, ses lettres de noblesses aux séries mettant en scène des Héros.

Un exemple pour lequel bien des scénaristes, ou des showrunners, devraient s’inspirer, et même outrepasser les frontières du cinéma. Oui je pense, entre autres, aux (trop) nombreux (mauvais) films de super héros, qui pour la majorité n’ont de super héros que le nom.

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