Sicario (2015) de Denis Villeneuve

C’est avec Sicario, un thriller sans merci sur l’univers des cartels sud-américains, que Denis Villeneuve (Incendies en 2010, Prisonners et Enemy en 2013,…) a obtenu sa première sélection en Compétition Officielle à Cannes. Guidé par une mise en scène rigoureuse, ce long métrage, au scénario étouffant, est aussi le théâtre de prestations impressionnantes de la part de ses trois acteurs principaux : Josh Brolin (Harvey Milk de Gus van Sant, No Country for Old Men des frères Coen,…), Emily Blunt (Le Diable s’habille en Prada de David Frankel, Edge of Tomorrow de Doug Liman,…), et surtout l’immense Benicio del Toro (Nos Funérailles d’Abel Ferrara, Che de Steven Soderbergh, …).

En seulement quelques films, le réalisateur québécois Denis Villeneuve a su se faire un nom dans le cinéma de genre, en signant quelques thrillers captivants. La raison de ce succès (critique et public) se retrouve d’une manière systématique dans les différentes étapes d’élaboration de ses longs métrages. Les scénarios bénéficient d’une écriture soignée, dans lesquels l’intrigue se noue dans un entremêlement de secrets et de fausses pistes, leur donnant la profondeur d’un nœud gordien. Le recul dont fait preuve le réalisateur dans sa mise en scène, apporte une atmosphère réaliste et brutale au long métrage, retenant rapidement l’attention du spectateur. De plus, la direction artistique (photographie, décors, accessoires,…), jouit à tous les instants d’un travail minutieux et sensible, complété par une direction d’acteur extrêmement précise. C’est donc en toute logique que Sicario éveille notre curiosité, non seulement par la présence de son casting alléchant (devant et derrière la caméra), mais aussi par le choix du genre cinématographique. Effectivement, les cartels sud-américains étant un véritable problème d’actualité sur le continent américain, de plus en plus d’œuvres mettent en lumière cet univers particulier. On se demande alors, ce que la réalisation de Denis Villeneuve, pourrait apporter à un genre dans lequel plusieurs œuvres ont su poser leur empreinte, qu’il soit traité à travers la communauté (Traffic de Steven Soderbergh), ou l’individu (Sin Nombre de Cary Fukunaga), ou en pur film de genre (End of Watch de David Ayer), ou encore en série (Breaking Bad créée par Vince Gilligan).

Kate Macy (Emily Blunt) est une jeune recrue du F.B.I, membre d’une unité chargée de la libération et du secours des otages, dans la région de Phoenix en Arizona. Chaque jour confrontée à la cruauté et l’horreur des cartels : les gangs de trafiquants de drogue sud-américains, elle se porte volontaire pour intégrer une unité d’élite formée par le gouvernement. Commandée par Matt (Josh Brolin), et aidée par Alejandro (Benicio del Toro), un spécialiste des cartels au passé mystérieux, cette unité a pour objectif de stopper le cartel de Juarez à la source, en s’attaquant à leur chef. Face à la confrontation des méthodes expéditives et nébuleuses de son unité, et l’inhumanité des cartels, Kate va voir son idéalisme et son sens de la justice mis à mal, alors que l’impression d’être prisonnière d’un système implacable va se faire de plus en plus pesant.

Le scénario de Sicario propose une approche intéressante du combat mené contre ces organisations criminelles. En plaçant une unité légitimée par le gouvernement américain, face à des criminels mexicains, on pouvait craindre un manichéisme simpliste et cliché, celui de la toute-puissance américaine protégeant le monde de la barbarie, venue d’au-delà de ses frontières. Afin d’éviter ce piège, Villeneuve choisit de ne pas développer l’intrigue à travers la vision du groupe (l’unité d’élite). C’est alors l’œil de Kate, qui nous permettra de suivre le déroulement des évènements. Idéaliste, puis désillusionnée, Kate agit à la manière d’un catalyseur, absorbant jusqu’à la nausée la brutalité et la sauvagerie, nées de la guerre entre ces deux factions, nous autorisant une relative objectivité, sur les images qui nous sont montrées. Ainsi, chaque camp est exhibé sous un jour plus ou moins favorable, justifiant de manière crédible ou non, le caractère moral de leurs actions (la nécessité pour un policier mexicain de participer au trafic pour subvenir aux besoins de sa famille, le choix douteux de l’unité de Matt de combattre le feu par le feu en torturant les prisonniers, …).

En plus de ce traitement de fond, le scénario n’en oublie aucunement la forme, en dotant Sicario d’un rythme de narration soutenu, spécialement visible lors des séquences de chasse entre l’unité américaine et les cartels. Sobres et efficaces (légère bande sonore, peu de mouvements de caméra, montage classique), ces scènes sont savamment espacées dans le long métrage, et transpirent d’une tension palpable, laissant le spectateur aux aguets du moindre bruit ou mouvement suspects. De plus, en jouant sur le non-dit et le mystère, le scénario s’amuse à titiller l’imagination du spectateur, le laissant lui-même s’enfermer dans de fausses pistes quant aux origines de la création de l’unité spéciale, ou de son véritable but. A ce travail scénaristique, des intrigues bien plus intimistes, concernant le passé et la motivation des personnages principaux, apportent à Sicario une aura dramatique certaine. Le trio d’acteurs principaux effectue ici une performance captivante et imposante, bien que Benicio del Toro sorte du lot, part l’intensité et l’animalité de son jeu, capable d’impressionner d’un simple regard. Malgré le fait que la guerre, entre l’unité spéciale et les cartels, soit le véritable sujet du film, et si Matt (Brolin) reste un mystère d’un bout à l’autre du film, la plongée dans le quotidien de Kate, ou la découverte du passé d’Alejandro, permettent au spectateur de sortir de la froideur quasi-chirurgicale, instaurée par la mise en scène de Denis Villeneuve.

Dans Sicario,  le réalisateur fait une nouvelle fois preuve d’un sens aigu de la réalisation et du cadrage. Bien que le long métrage ne brille pas par la beauté picturale de ses plans, c’est une beauté brute, réaliste et dépouillée qui se dégage de l’objectif de Villeneuve. Le cadre est systématiquement composé avec la plus extrême minutie. Il est plaisant de constater qu’il existe, encore aujourd’hui, des réalisateurs qui s’attaquant au genre du thriller, sans devoir céder à la facilité d’un cadrage brouillon et approximatif, afin de donner une atmosphère nerveuse à leurs œuvres. La justesse du montage nous permet d’apprécier pleinement la tension omniprésente du film, le réalisateur se refusant à un montage trop cut, pour laisser place à des plans longs et évocateurs. Néanmoins, ce qui nous fascine le plus dans la mise en scène de Villeneuve, c’est la sobriété propre à chacune de ses scènes. Le réalisateur instaure une distance (aussi bien par l’échelle des plans, que par son refus de poser un regard pathétique sur ses acteurs), entre le spectateur et les personnages (ainsi que leurs actions). Il en ressort une ambivalence intéressante, entre le regard presque scientifique du documentaire, et la pudeur de ne pas trop s’immiscer dans la vie et le travail des personnages. L’exemple le plus caractéristique de ce choix esthétique, se trouve lors de la dernière scène, en suivant l’escorte d’un haut cadre du cartel, entre le Mexique et les Etats Unis. Choquée par les méthodes expéditives de l’unité américaine, Kate ne peut s’empêcher de s’insurger auprès de Matt. S’ensuit alors une confrontation animée entre deux doctrines antithétiques, suivie par la caméra à une distance telle, que l’on ne peut s’empêcher de ressentir une gêne, celle d’assister à un spectacle que l’on n’aurait pas dû voir. Malgré toutes ses qualités, il est possible de reprocher à cette mise en scène, une froideur qui pourrait aisément être prise comme un manque de style personnel, un classicisme presque académique.

Loin de posséder le talent d’un Michael Mann, mais bien plus captivant que la plupart des thrillers bon marché inondant régulièrement les salles de cinéma, Denis Villeneuve réussit, avec Sicario, à nous embarquer dans une histoire aussi haletante qu’intrigante. Proposant un traitement nuancé du combat contre les cartels, le réalisateur nous autorise à y poser un regard critique et humain, et confirme son talent de metteur en scène ainsi que de directeur d’acteurs, talent dont on attend impatiemment qu’il atteigne sa maturité artistique.

★★★★☆

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